Nous venons tous d'ailleurs

Publié le par la freniere

Nous venons tous d’ailleurs. Notre naissance est un exil. Je redemande la mise en chair. Les mots sont à la fois mes racines et ma terre. Il en faudra des phrases pour rattraper l’oiseau, pour signer l’arc-en-ciel, pour colorer la nuit, pour atteindre les feuilles. Si la vie est un mur, nous en ferons des portes. Si on ferme les portes, nous arracherons les gonds. Il y a trop de chaises vides à la table du partage. Il y a trop de choses vaines qui encombrent la route. Tous les grands mots finissent en discours de marchands, l’espoir en comprimés, le rêve en compromis, les bisons sur la table, la parole sur la dèche, l’infini sur la paille. Tous les oiseaux s’enfuient dans les villes incendiées. Tous les enfants s’ennuient qu’on habille en adultes. Le commerce rumine comme une vache à lait accouchant d’un veau d’or. Où l’homme se prosterne, les herbes se relèvent. J’écris à bout portant. Je taille la ligne droite à grands coups de mots nus. Je donne à mon crayon le visage des hommes.

Nous venons tous d’ailleurs, d’avant l’atome, d’avant le quark et le premier photon engendrant l’univers. La mer a pris la mer bien avant le voyage. Malgré l’acier, l’aluminium, le plastique, nous demeurons liés à la sève et aux arbres. Même entouré de glace, je suis un homme de sable qui rêve de la mer, la chair d’une bûche que le feu presse de questions. J’ai laissé des images à tous les carrefours. Elles me reviennent parfois en forme de blessures, éclairs aveugles des ténèbres. Lorsque les nuits sont blanches, nos paupières ont peur du sommeil.

Nous venons tous d’ailleurs sans savoir où aller. Ma vie s’allonge ou raccourcit selon mes mots sur le papier. C’est un chemin frileux farci de ronces et d’aubépines. J’avance avec la vie, la misère, la soif, l’eau des pas sur la route qui arrose les fleurs. Je divague. Le bruit d’un caillou, une feuille qui tombe, une apparence de pluie, l’énergie des couleurs me tiennent compagnie. Le soleil lave sa vaisselle d’or dans l’évier du ciel. Le rêve est un cheval de Troie. Il y a tant de mauvaises façons d’être vivant, il est difficile d’en trouver une bonne de mourir.

Publié dans Prose

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