Nous allons nous aussi

Publié le par la freniere

Nous allons
nous aussi
plein de terreurs assourdies
nos talons choquent les dalles de dessus les cavernes
nos pas pâtonnent la poussière
des foudres inhumées dans les charbons de bois
nous allons
à chaque pas s'élève et se replie un lin
feuillets de pâtes suaves sur nos dos.

"Qui donc aurait pu vivre là ?"
" Qui donc l'aurait osé ? "
"Ramper sous la cloche de pierre ?"
" Dormir dans la saillie des ombres ?"
" Qui pourrait vivre là ?"

Nos talons choquent, et nous aussi
à la queue leu leu,
nous allons
invoquons
allons
et invoquons
les ossements des ombres
drapés de ruisseaux filandreux, cliquetis de perles noires
qui rôdent et planent dans les secrets du monde.

Mais voici de cette terre la plus simple,
motte marron,
l'aubade de mes doigts fourchus: tenus
au plus proche, comme d'une braise bleuie:
une motte, de sous-sol,
comme pour en danser, cueillir, bénir une syntaxe:
comme le sourire du jour sur la joue d'une femme,
comme adolescente assise au fond d'une taverne:

nos ombres aussi, les nôtres,
qui s'émiettent,
bréhaignes de cris
ont peur peut-être
et réclament leur crème.

La voici, gouttelette de planète,
ôtée, déposée
ailleurs qu'en la rumeur attachée à nos pieds:
ni antan ni demain, ni arrière ni devant
elle ne contient message ni chiffre
soit pour élire soit pour tuer
ni mal ni bonté, ou nadir ou zénith;
seulement quelques fils décomposés
de ce qui fut vésicule urticante de la chaude;
de taupins les larves, de chrysomèles, hannetons, collemboles,
oxythyrea funesta, plus treize lombrics
transparents ingénieurs, tuyaux flexueux par où la terre elle
— passe.

Qu'en ferais-je ? Que faire
du chant de l'alouette ? d'une larme d'ennui ?
D'une motte de terre ? De la pierre
qu'elle fût, et de bois,
et de l'eau, de la brique et du bois
qu'elle sera ?

 

Michel Gerbal

Publié dans Poésie du monde

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