Des poèmes d'amour fou

Publié le par la freniere

L'hiver semble vouloir lâcher du terrain, l'arrière pays niçois commence à déployer sa tapisserie vivante de fleurs sauvages. Chèvres et moutons gambadent dans les pâturages, encore un peu gourds des mois passés derrière des clôtures. Marcher dans ces paysages avec un bon livre de poésie dans sa besace et faire une halte sous un chêne solitaire dénudé, face à la plaine et à la mer, loin des hommes. Prendre le livre, s'allonger dans l'herbe sèche que le froid d'altitude a rendue râpeuse, poser sa tête sur le livre et contempler un ciel clair et limpide où virevoltent déjà les premières hirondelles. Après une rude marche sur des pentes escarpées, parmi lentisques, églantiers, touffes de thym enivrantes, qu'il est bon se relâcher complètement, la tête vide, un peu bourdonnante, en humant l'odeur tiède des pierres, celle un peu amère des écorces. Rien d'autre à faire que de disparaitre tout en se sentant comblé par le renouvellement continuel de la vie, juste épouser le ciel et la terre comme un amoureux s'oublie dans les bras palpitants de sa bien-aimée... Somnolence en pleine conscience du TOUT en laquelle se régénère l'organisme éprouvé par les agressions permanentes de la ville qu'on finit par ne plus sentir à force de faire corps avec elle. Une sève savoureuse irrigue les membres, des énergies primitives emportent l'esprit au-dessus d'abimes aveuglants, en une lente, vertigineuse transe. Ici, nulle ambition, nulle autre reconnaissance que celle de s'harmoniser avec ce qui est. Pas de paroles inutiles, ni de grands projets à nourrir. Comme je les comprends et les aime ces vieux ermites près de leur cabane de branches ou de bambous qui passaient leur temps à flâner, méditer, couper du bois, cueillir des baies, écrire des poésies, dessiner à l'encre sur des feuilles de papier de riz... Quelquefois, passait un visiteur leur donnant des nouvelles du monde. Ils buvaient quelques bols de thé en appréciant le silence des hauteurs, échangeant de temps à autres un haïku qui "rendait palpable" le silence parfait des crêtes. Ils s'émouvaient du chant d'un oiseau, des gargouillements d'un ruisseau sur la mousse, d'une simple coccinelle. Ils vivaient les origines d'un infini poème que nous autres gens dissipés, avec nos responsabilités fébriles et nos devoirs de petits soldats aux ordres, avons presque complètement désertés. L'état de décomposition avancé de la civilisation occidentale se répercutant telle une épidémie galopante sur toutes les formes de vie de la nature ne révèle-t-il pas l'étendue du désastre qui s'annonce? Nous avons oublié d'aimer en rejetant la gratuité merveilleuse de vivre, nous avons cédé notre authenticité aux marchands de brouillards, aux félons de la finance, aux sectateurs qu'ils soient religieux ou politiques. Nous nous sommes laissés embrigadés dans une armée de fous à lier échappés du plus cauchemardesque asile. La planète est devenue une marchandise à l'usage d'une minorité de salopards criminels. Même les artistes trichent, abusent de la confiance que ce titre confère. Ils commencent par refuser un état de fait insupportable, indigne d'une humanité intelligente, savante et sensible, pour s'encrouter à leur tour dans le bourbier culturel de l'époque. Le marché de l'art, cette vaste foire d'empoigne boursière, qu'ils condamnaient à leurs débuts, devient le nec plus ultra de leur besoin de richesse et de puissance. Cela n'a t-il pas un nom? Collaboration avec l'ennemi, et aucune justification ne saurait excuser pareille déliquescence. De concessions en concessions, subventions à la clé, avec entrées privilégiées chez tel notable influent, celui qui, dans sa jeunesse, jurait ses grands dieux que l'on ne l'y prendrait jamais, finit comme les autres vieux parasites avides de durer, avec le prestige supplémentaire d'être un artiste honoré, primé, médaillé par les institutions et les pouvoirs officiels (suivez mon regard). Qu'il s'agisse de prendre du pognon là où il est si bien gardé, je ne le contesterais point. Encore faut-il apprendre à s'en servir sans que d'autres soient lésés. L'accumulation de biens et de richesses génère suspicion et haine. Une économie basée sur la propriété ne peut que mener qu'à la ruine des plus hautes valeurs et réalisations humaines. Comment, pour prendre un exemple basique, dans un pays riche pouvons-nous accepter que des gens vivent dehors dans le froid? Une générosité sans calculs intéressés, telle devrait être la clé de voûte d'une civilisation digne de ce nom. Sinon à quoi bon faire semblant de s'intéresser à autre chose que nous-mêmes. Jusqu'à maintenant, l’Amour reste l'Utopie suprême. Nous déclarerons-nous ce grand amour avant qu'il ne soit trop tard? Ce ne sont plus des théories dont ce monde a besoin, assez des causeries et des débats ad aeternam, assez des sempiternelles supercheries! "MAI 68 c'est demain" a dit Tristan Cabral, pour qui la poésie ne donne aucun droit, seulement des devoirs.

 

Il arrivait un temps où les vieux ermites redescendaient parmi les hommes, soit parce qu'il leur prenait le désir compatissant de leur remettre en mémoire les vertus d'une vie simple et dépouillée, soit que l'âge ou la maladie les forçaient à quitter une condition devenue trop rude, il n'en reste pas moins que la grande majorité d'entre eux n'a jamais renié son détachement profond des biens matériels (ils n'avaient rien à voir avec les mystiques chrétiens). Certains parmi eux furent de très grands poètes, d'immenses artistes (ils se foutaient de ces termes comme de leur première culotte). Ils moururent tous très dignement, humblement, dans une pauvreté raisonnable, réjouissante même. N'est-ce pas là un témoignage de leur grandeur. La véritable grandeur n'a besoin d'aucun apparat, d'aucune reconnaissance. Mais revenons à nos moutons et à nos chèvres. Le soleil baisse dangereusement, il va falloir songer à redescendre. Ouvrir le livre de poème sur lequel reposait l'occiput, trouver le poème qui donnera aux jambes la vigueur et le courage de rejoindre le bourg, à 900 mètres plus bas:


"Une année qui passe contre une autre année triste,
Mais avec le printemps les choses ressuscitent.
Les ruisseaux verts qui rient parmi les monts fleuris
Et les brumes bleutées qui dansent dans les arbres...
Tout simplement joyeux, abeille et papillon,
Et encore plus gentils, les oiseaux, les poissons.
Qu'il dure, mon émoi, d'avoir ces compagnons,
Jusqu'au petit matin sans trouver le sommeil!"
Han-Shan, poète et vagabond
Traduction: Patrick Carré

Le froid commence à devenir vif, il faut plier bagages. Une brume blanche recouvre la vallée, le soleil empourpre les rochers: il faut redescendre vite avant que la nuit n'efface le chemin.... De ces escapades à travers les monts, il se pourrait que des poèmes surgissent... des poèmes pour respirer mieux, des poèmes pour les jours d'enfermement, des poèmes vraiment révolutionnaires, des poèmes d'amour fou.

André Chenet


Publié dans Glanures

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Gérard 12/02/2008 16:25

Han Shan : Quand poids et balances tomberont dans la mer de l'Est, alors nous connaîtrons la paix.(la traduction de Carré est un peu trop alexandrin-littéraire, lire les excellentes éditions Moudaren) Han Shan, dédicataire de The Dharma Bums de Jack.