Bruno Berchoud

Publié le par la freniere

Devoir se présenter ? Allons, bon. La franchise sans l’impudeur, si possible… Si l’écriture était une religion, je me qualifierais de « vocation tardive » — non pas que la littérature ne m’ait pas passionné depuis l’adolescence, période à laquelle je me suis essayé, comme beaucoup de mes congénères, à griffonner quelques feuillets. Mais pendant longtemps l’idée de publier était pour moi une chose impensable, réservée à une élite lointaine et mythique : les Écrivains. La rencontre in vivo, au milieu des années quatre-vingt, d’un écrivain, devenu rapidement un ami, Yves Ravey, m’a permis mentalement « d’incarner » le travail d’écriture. J’ai donc trouvé l’audace (le culot ? la vanité ?) de m’atteler à la tâche d’écriture ; et j’ai eu la satisfaction, à la fois vitale et dérisoire, de voir mes premiers textes de poésie acceptés par quelques revues. Définir ma « ligne d’écriture » ? Je me réclamerais volontiers d’une « poésie du vécu »… avec beaucoup de prudence cependant, car je crains les malentendus. Si l’écriture se nourrit des émotions, des expériences quotidiennes, de la mémoire, il m’importe de ne pas confondre l’œuvre poétique avec une quelconque autobiographie. Il ne s’agit aucunement de se raconter, mais de trouver, à travers le dévoilement et la mise en mots d’une expérience singulière, le point de rencontre avec le possible lecteur — autrement dit que le particulier rejoigne quelque chose d’universel ; sans quoi on reste dans l’anecdotique, et la publication n’a alors, à mon sens, guère de raison d’être. D’autant que, dès l’instant où l’on travaille à partir de la mémoire individuelle, il est vain — et d’ailleurs sans intérêt — de prétendre à une quelconque « vérité historique ».
 
Dans la majorité des cas, mon écriture se concrétise dans ce qu’on appelle le poème en prose. Cette forme n’est pas, de ma part, un choix a priori ; ce sont mes textes qui l’imposent, car ils « marchent » souvent sur la frontière entre la temporalité du récit et l’intemporalité du « pur » poème. De même, s’il m’arrive « d’oublier » totalement la ponctuation sur plusieurs lignes, ce n’est pas pour « faire moderne » (un « moderne » qui aurait d’ailleurs pas mal de décennies derrière lui), mais parce qu’il importe à ce moment-là que les mots puissent se rencontrer se percuter se refléter à droite à gauche bref dans tous les sens on pourrait aussi parler de précipitation du langage presque au sens chimique sans oublier bien sûr que sont fondamentaux la syntaxe et le rythme. Ouf. Je précise enfin que le mot lyrique ne me fait pas peur, à condition qu’on ne le confonde pas avec le pathos, la grandiloquence, ou quelque lamentation lacustre. Je veux seulement dire que le travail sur la langue, l’objet, ne m’intéresse que s’il me mène à la parole (du sujet).

Né à Lyon en 1952, Bruno Berchoud réside à Besançon. Il a publié : L’Ombre portée du marcheur (Le Dé bleu, 1998) – Prix Max-Pol Fouchet ; Comme on coupe un silence (Le Dé bleu, 2000) – Prix de la Ville d’Angers et Leurs mains (Cheyne Éditeur, 2005). On trouve également des textes de Bruno Berchoud dans les anthologies suivantes : La Courte échelle (Cêtre, 1991, 1994, 1996) ; Le Courrier de l’Orénoque (1994) ; Le Presse-bonheur (Annie Marandin, Collège de Seloncourt, 1998) ; et dans les revues : Phréatique, Vagabondages, Le Croquant, Décharge, Comme ça & Autrement, Parterre Verbal, L’Ouvrir, Verso, Le Nouveau Recueil.

 
 
Le rémouleur est un brave homme, c’est mère qui l’a dit.
 

Il repasse d’une saison l’autre sonne la porte entrebâille et aussitôt Bonjour Madame vos couteaux ciseaux hachoirs je les aiguise à neuf et vous verrez ils couperont comme sortis d’usine.

Dix petits tours de meule, la lame crie sous les étoiles.

L’homme bavarde un peu, sa femme morte d’un cancer lui-même une santé fragile et croyez-moi c’est dur au jour le jour marcher de porte en porte allez il faut bien vivre.

Quelques pièces glissées dans la main, eh bien au revoir Monsieur et surtout tenez bon courage — Un bout de phrase descend les escaliers.

Rendez-vous compte les enfants quelle misère tout le monde n’a pas la chance — Et que Dieu les bénisse, la veste en toile bleue, les paumes noires, et les cheveux si pâles qui s’en vont dériver dans l’automne.

Mais vite la cuisine reprend la mère en main la lame tranche à vif deux trois oignons qui pleurent, ça fait de la buée quand on regarde, un début d’auréole autour de son visage.

 
*

Les premiers temps j’ai dû comprendre les sables de la fontaine, quand revenait en fin de table, avec le grain des pommes encore dans nos bouches, ce récit d’un agneau qui se désaltérait.

La mère creusait la voix profond sa route inexorable dans l’histoire qu’elle roulait comme ses yeux quand on aurait voulu d’un cri arrêter les crocs les mots arrêter tout.

 
*

Il faudrait une terre comme le ciel — qui se sèche d’un coup, éponge les restes de pluie avec le dernier nuage. Au lieu de quoi ça vous colle des jours et des jours aux semelles, et les enfants peignés dès le matin par le ciel bleu trébuchent dans la glaise. Ils guettent la pelleteuse, le bulldozer, ou seulement le terrassier en maillot de corps qui répondra sans un sourire et pioche en l’air jusqu’en Chine — Han ! — les gars, voilà jusqu’où on va creuser.

 
*

Aujourd’hui samedi : vérifier chéneau, déboucher tuyau de descente sans doute encombré de feuilles pourries pommes de pin brindilles et autres saletés, autrement dit soulever dalle (ça pue), curer arrivée conduit à l’aide d’une truelle un fil de fer ou je ne sais quoi.

Soudain grêle averse brutale, allons bon, retourner à l’ordinateur, revoir et corriger poème d’hier soir (supprimer premier vers, trop abstrait, remplacer dans dernier vers monde par terre).

Timide retour du soleil, très bien très bien, laisser poème en plan reprendre débouchage mettre des gants pour plonger dans cette merde ensuite remettre dalle visser tuyau ranger tous les outils Grand Dieu c’est pas fini. À propos penser écrire poème sur égouts tuyauteries comme qui dirait symbole partie inconsciente de la maison psychanalyse et tout le tralala. Déjà écrit avant moi sans doute — allons bon la truelle, où j’ai foutu la truelle ?

 
*

Du bout de la semelle tu fouilles un coin d’allée, de mémoire, ça te distrait chercher dans le gravier la date le jour précis où tu pour la dernière fois  posas ta joue contre la sienne,
Et même si l’idée folle fulgurante te traverse tu ne vas pas toucher cogner briser le bois verni qui t’enlève à la vue son visage


(Il a sur ton épaule posé la main d’une voix claire nettoyée de larmes inutiles à propos de ton père qu’on était occupé à mettre au fond d’un trou,
  et la chaleur de ses paroles sur ta poitrine — t’aurais pu aussi bien lui plonger dans les bras)
— à quatre-vingts ans mon oncle était une force de la nature,

Très peu d’années plus tard je le revois dans sa maison des Alpes et je comprends c’est maintenant son tour de perdre les pédales, je lance des bouées des paroles ne vais pas me baisser lui faire ses lacets mais tout comme l’aide à nouer les souvenirs entre eux on parle du mont Blanc des Drus de l’aiguille Verte et de la guerre,
— Évadé d’Allemagne je le sais enfui jusqu’en Savoie y retrouver sa belle (quatre-vingts ans dans quelques jours) il fut entre autres marchandises dans un train du charbon jusqu’aux yeux mais aussi bien plus tard rescapé d’avalanche décidément la vie risquée en noir et blanc —
  Dans le couloir d’entrée Marthe m’a chuchoté surtout pas me formaliser des salades qui m’attendent,

Il remue mélange les quartiers de sa vie est-ce que c’était avant pendant après la visite des Boches emmêle les sommets gravis à ceux qu’il aurait bien voulu —

Où est passé le corps de cuivre qui courait les sentiers ?

 
*

Le pare-brise embué
c’est pas comme un regard
ne trouvant plus ses mots
ce n’est qu’humidité novembrière  
un masque blanc qui vous efface
les ombres de la rue

Pour savoir où mener la voiture
il faut ouvrir la cage au vent
tourner bouton d’un cran ou deux
livrer la glace au sirocco

On aimerait pareillement
toutes les fois qu’on ne voit pas très bien
où la vie nous emmène
éclaircir en soufflant le chemin
passer le grand balai sur l’horizon

Ne riez pas — lorsque mon tout petit
souffle vers les oiseaux je les vois
beaucoup mieux

 
Bruno Berchoud
 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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valentini 20/05/2013 15:07


 


RECONNAISSANCE


 


Comment j'ai connu le ci-devant Berchoud, Bruno, pour ses proches, auteur au « dé bleu » ?


Par Hasard. Ma femme connaissait sa femme. Rencontre fortuite, de durée brève, le temps d'un soupir. La raison ? Ma façon d'écrire ne lui est pas agréable et même elle lui déplaît
souverainement. Nous n'avions donc plus rien à nous dire. Je ne suis pas son frère. Il n'est pas un collègue. Notre rencontre se borna à ce que la loi autorise entre gendarme et
contrevenant : remplir les cases pré-remplies d'un procès-verbal.


De surcroît, autre figure dépositaire de l'autorité publique, BB est prof et ne se veut que notes ! Mes quenottes à moi, il les a subodorées sales et sanglantes. Comme un pavé démoniaque,
défiant la loi de la pesanteur. Il m'a donc collé un 68. La pire fièvre (de cheval) existante ! Je me suis mis à délirer. J'entendais les Bon, Berchoud, Roubaud, slameurs-remueurs de fond,
entonner ce couplet irénique qui assène simultanément assainit :


 


Ta poésie ! Onan!veut ! Pas ! T'es qu'un étudiant gnangnan !


Ta poésie ! Onan !veut !pas ! T'es qu'un bâtard tartare !


 


(la suite à paraître sur lapetiteguerre.overblog.com)