Au marché

Publié le par la freniere

Il y a trop de poisons dans l’eau que nous buvons. Il y a trop de mains sales qui nous vident les poches. Il y a trop de commerce à l’étal du cœur. Il n’y a plus de fraises dans le panier des mots. Quand on allume les écrans, c’est la chair qu’on éteint. Chacun rêve d’être un autre, une vedette, une étoile, un nom sur le journal. Nous passons de moins en moins de temps à nous aimer. Le cœur se cache dans les fleurs comme une abeille aveugle. Le désir saute sans arrêt d’un neurone à l’autre. Des anges dorment sous des boites de carton, cachant leurs ailes dans de vieux journaux, exclus, sdf, réfractaires. Coincés dans le trafic des larmes et celui de la dope, même leur sang ne vaut plus rien. Ils rafistolent comme ils peuvent les rêves qu’ils n’ont plus.

Avant la lettre, il y eut le cri, le feu, le pain. Après la lettre, que reste-t-il sur les journaux édulcorés ? Le monde perd son âme. Les mots se vident de sens. Les images clignotent mais ne servent qu’à vendre. Le levier de la vie est coincé au point mort. Le cœur étouffe dans sa poussière amère. Où sont passé le grain des bateaux de papier, les plumes des ballons, les framboises de l’air, le pollen des caresses, la danse des samares, la sagesse des vieux ? Il n’y a plus de sages mais des vieillards amers. Il n’y a plus de pensée mais des penseurs mondains, des opinions à la place des idées. Il n’y a plus de révoltes mais des rêves de gloire et des visages éteints.

Mes mots ne font que leur devoir. J’avance avec leurs lettres sur le dos comme une tête sur un cou, une fleur sur sa tige, une ligne sur la page. La gare où j’attends le bonheur voyage par le train et ne s’arrête jamais. On voit par la fenêtre des pays trop gâtés et d’autres qui se meurent, des bras coupés à la machette, des êtres congédiés, affamés, débauchés, des derricks à pétrole en lieux et places d’oasis, des banquiers assoiffés de sang lourd, des aboyeurs de service sur des écrans géants, des vendeurs de médailles, des filles du néon, des fils du néant. Le béton vaut plus cher qu’une poussière d’os.

Je continue de chanter, avec ou sans orchestre, comme une mésange au milieu des klaxons, une blessure de lumière dans un grand manteau d’ombre. Il faut réécouter la danse des étoiles, les frissons de la pierre, la prière des bêtes, les vieux shamans enfouis sous l’humus des légendes, l’esprit de la foudre et l’œil de la tempête. Je cherche l’eau dans le désert de l’homme, l’étincelle dans la danse de l’air, un trésor perdu au ras du squelette, un seul mot d’amour dans une pluie d’invectives, un peu d’éternité dans un jouet d’enfant. Je sème quelques lettres dans la terre du silence. Les rêves des humains sont comme les racines. On ne les voit jamais qu’au temps des floraisons. Ils soutiennent pourtant les hanches du réel.

À chaque jour un peu plus, on égorge l’atlas, avec la voix des minarets et l’encens des églises, avec l’orgue des banques et les doigts du profit, avec les drapeaux et la loi du plus fort. Je crie du fond des cours comme une ortie têtue. Il y a des lettres, des syllabes se détachant des murs et des affiches lacérées, des soupirs assoupis qui s’éveillent au matin, des bruits de langues qui lèchent l’invisible, des chants de gorge inous traversant les années. Je crie du fond des abattoirs comme un ange qu’on égorge. L’or fatal des banques a remplacé l’eau pure et les odeurs des monnaies se mêlent aux caresses. L’architecte des villes a confisqué les clefs. Icare sans soleil, nos ailes brûlent au contact du vide. L’insignifiance règne sans pudeur sous les sunlights du luxe.

Là où ça pleure, ça brûle, ça crie, là où ça meurt, ça vit, ça rit, j’apporte mon crayon. Je mords les mots sous la chemise du silence. J’écris avec de l’herbe et de la terre, les doigts jaunis par le pollen. Je reste à l’affût dans la matière du monde, guettant le moindre signe, toutes les vies tapies dans les replis du sol. Sur la peau de la terre, je couds la pierre avec le feu, l’orage et le soleil, les racines et le vent. Je veux qu’on m’enterre dans les mots, des mots comme ces longues pattes d’insectes qui patinent, un e muet, une lettre qui se forme, une flamme témoin, un mot d’amour, un billet doux. J’aurai laissé mon âme sur la table entre la soupe et l’encrier.

Publié dans Prose

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Daniele 23/11/2007 00:51

Vos "lettres semées dans la terre du silence" sont bien fécondes..De vastes vergers riches de fruits doux-amers, de tendresse et de colère, germent et poussent de vos mots, de vos lignes..Merci de nous les offrir, la cueillette est abondante, le suc des fruits délicieux..

Thierry 22/11/2007 20:27

Vraiment superbe.Riche de poésie, riche de sens.Un vrai régal de lecture.