Dans le déluge des apparences

Publié le par la freniere

Noé de pacotille, je rame avec un Bic. Je cherche l’âme dans le déluge des apparences. Quitte à passer pour fou, je résiste au courant.  Je prends la vie sur mes genoux. Elle me mord et me griffe, me caresse parfois. Je n’hésite pas devant les mots. Je me cogne sur eux. La moindre chose me sert de regard. Je cherche la chaleur sous une main de neige. Je tombe et me relève. Je me raccroche aux mots quand la matière s’agite. Le livre me soulève sur ses épaules de pages. La nuit, je ne ronfle pas, je craque comme du vieux bois. J’en profite pour écrire entre deux quintes de toux, des phrases gutturales, des voyelles enrhumées, des consonnes à moitié flagada, le bruit rouillé d’un vieux Farmhall, celui avec deux petites roues qui se renverse à rien. Il ne suffit pas de gratter la surface pour atteindre le fond. Additionner des chiffres ne hausse pas le niveau du cœur mais fausse la balance. Si je peine à devenir un homme, c’est une question de valeur. Les grands hommes d’affaires sont à la taille de leur mépris des autres. On ne fait pas d’affaires sans casser des hommes. Je ne mange pas de cette omelette. S’il arrive qu’un boucher aime les bêtes, je n’ai pas vu de banquier aimer les pauvres.

 

Pourquoi faut-il que la majorité soit malheureuse pour la jouissance de quelques-uns ? Le travail forcé est une honte. Celui qu’on fait pour le plaisir garde sa part de vivant. Est-il normal qu’on valorise les horaires au détriment du temps ? Les vacances à date fixe, c’est comme un chien sortant de sa niche jusqu’au bout de sa chaîne. L’homme qui se croit civilisé est terriblement infirme comme animal. Il n’écoute pas le vent, le soleil, la terre. Seul le profit dirige sa vie. Il ne rend plus de services, il les vend. La réussite du parvenu met son âme en échec. On punit celui qui vole de l’argent mais on honore celui qui vole des idées. On oublie trop souvent l’importance de la main dans le travail de l’écriture. La main à plume tient aussi la charrue. J’en apprends plus à regarder l’oiseau qu’à lire les journaux. Son chant ne ment jamais.

 

L’intolérance du croyant ou celle de l’athée, quelle différence quand on remplace Dieu par un veau d’or ? Ceux qui dépensent des sommes folles sont les mêmes qui se mettent à quatre pattes pour trouver un bouton. La morale de l’argent a remplacé le troc. On ne donne plus, on prête. On ne prie plus, on quête. On n’échange plus, on vend. C’est d’abord le pauvre qui méprise la pauvreté. Le riche la voit d’un bon œil puisque c’est elle qui lui permet d’être riche. L’argent qui passe d’une main à l’autre finit toujours dans la même main. Partout, c’est l’équité qui manque. On taille toujours la vie dans des habits trop larges ou trop serrés. Il faut vivre à la pointure de l’âme. Lorsque la peau des murs finit par démanger, on gratte jusqu’au sens. Il ne sert à rien de faire des plans. On rencontre toujours ce qu’on ne cherche pas. J’écris comme un soudeur. J’avance sur la page en pièces détachées. Je ne pose pas de rivets. Je laisse dériver le feu du chalumeau.

 

L’hiver est là. L’automne s’en est allé, tout penaud sur ses jambes tordues, laissant des feuilles et des brindilles sur le sol. Je dois penser de l’intérieur. Les grandes idées s’embrouillent dans la neige. Le vent s’acharne à coups d’épaules. Le monde a du coton dans les oreilles. Quelques nuages vagabonds tirent le ciel par la queue. Les glaçons luisent comme des ongles. Je dois écrire avec le givre et la neige qui tombe. J’ajoute dans le néant des petites doses de tout, des gouttelettes de vie, des atomes de pain. Le merveilleux existe. Ce n’est pas qu’il se cache, mais nous fermons les yeux. La vie ne serait pas la même si on n’en parlait pas. Il n’y a pas d’histoire dans un poème mais des milliers des pistes. On lit des romans pour s’oublier, de la poésie pour être plus présent. L’un demande une certaine paresse, l’autre un effort de vie. On ne peut pas tricher. Un mot en moins, une image de trop, et tout change. On s’arrête. On revient sur ses pas. On contourne un rocher, et tout ça en restant dans sa tête. La plus belle écriture est celle qui nous emmène dehors, en plein air, en plein champ. On marche sur la page. Mêmes les oreilles deviennent des yeux. Les mains deviennent des ailes. Les mots deviennent des arbres.

Publié dans Prose

Commenter cet article