L'instant n'a pas de fin

Publié le par la freniere

 

Il arrive à la prose de devenir vénale, se mettre au service des marchands ou se laisser séduire par l’idéologie. La poésie est plus rebelle. Elle gagne mal sa vie mais ne vend pas son âme. Faisant fi du paraître, elle accroît la densité de l’être. Toujours au bord du vide, chacun de ses mots est l’occurrence d’un envol. En plein hiver, elle retraduit l’été, le coup de main du vent sur l’épaule des arbres, l’appel du large au milieu d’une chambre, la rosée sur la page, un très vieux cri d’oiseau échappé d’un fossile, l’orage qui pisse d’un jet dru, les doigts de l’eau sur la fenêtre, le fleuve roulant ses bas sur les jambes du sable, la fraîcheur du pré ouvert comme un livre. La terre a relevé ses chaussettes jusqu’aux genoux. Un curseur de poils roux se déplace dans l’arbre. Je ne sais pas encore ce qu’il veut m’indiquer. Les abeilles reviennent dans le pull des fleurs. Malgré tout, dans ce printemps fictif, je ne peux oublier le loup qui saigne sur la neige. Chaque dehors appelle un dedans. Chaque nuage veut caresser la terre. Chaque racine veut toucher le soleil. Qu’elles pendent au bout des bras ou qu’elles bougent partout, les mains attendent quelque chose, l’heure des caresses ou des outils. L’instant n’a pas de fin. Les secondes grandissent avec nous.

J'ai ramassé un gant sur le bord du trottoir. Il est encore tout chaud. Il cherche une main, un geste, un semblant d'ombre à protéger du froid. Les lignes d'une main font bouger ses plis. Quelle aventure y lire sans le lutrin d'une paume ? D'après la finesse des doigts, ce doit être un gant de fée tombé d'une bonne étoile. Ce n'est sûrement pas un gant jeté pour un duel. Sa peau est trop douce et rouge d'émotion, du rouge des amoureux ou celui des framboises. Il m’arrive d’avancer sans faire un pas, par la simple force d’un mot. Les daltoniens tendent à prouver que les couleurs sont dans nos yeux. Il doit en être de même des odeurs, des paroles, des sons. Ils dépendent de notre perception. Le pollen se répand comme l’encre sur la page, de la fleur à l’abeille, d’une herbe à l’autre, de la mousse à la pierre. Penché sur mon cahier, j’appartiens à l’espace. L’oiseau m’accueille dans son vol. J’écoute sous la neige un brin d’herbe dormir.

Chaque vie est précieuse, chaque nid, chaque paille, chaque petit pas de l’herbe. Sur le carnet de l’air, mes lèvres en bataille redessinent l’espoir. La mort garde la porte dans le vivant du cœur. Mille voix remuent du vent dans une seule parole, du premier mort jusqu’au dernier vivant. La marche est un dialogue avec la nature. Certains arbres sont de vieux philosophes. Je ne fais que transcrire l’in-folio des feuilles, la prose des racines, l’aphorisme des pierres. Je parle d’homme à homme avec les montagnes, une jonquille égarée dans le faubourg des orties, la mousse qui maquille le visage des pierres. Il n’y a qu’un mot du paysage physique au paysage mental. Mes pas trouvent leur voix dans l’écho d’un ruisseau. La pierre que je heurte annonce le mot qui vient. Dans mes phrases ambulantes, le chant d’une cigale s’interpose en virgule. Il me faut chaque jour façonner la lumière, mettre à nu l’intouchable sous un espace vêtu d’encre, donner corps au pollen, sa ration de paroles au silence des choses, une bouche à la source. Chaque pas que l’on fait prend la mesure du temps.


Publié dans Prose

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Jimidi 15/12/2010 21:57



Tu sais, la phrase qui tinte ? Ici pour moi : « un très vieux cri d’oiseau échappé d’un
fossile »