Je grimpe sur la page

Publié le par la freniere

 

Voyelles pliées, phrases au dos, je grimpe sur la page. Je m’accroche aux virgules, au sens, aux métaphores. La route est longue du silence à la voix, de la mer aux tisons, des racines à l’oiseau. Les bruits sont épars et le ruisseau de l’encre amplifie leur écho. Un grand galop de brume envahit les images. L’hiver est à portée de la main. D’une page à l’autre, il y aussi la neige, la pluie, le vent, le gel, des sacs ouverts sur le sol, des cailloux, des syllabes. Un vent serré comprime les paroles. Je m’accroche au lichen. Mes yeux parcourent l’horizon. Mes oreilles bourdonnent dans le silence botanique. J’aperçois un sourire dans une faille du sol, une pierre se dressant en menhir, un arbre s’échinant à faire craquer ses branches. Lorsque la glace endort l’eau, le rêve met ses patins. Je tourne en rond, autour, à tâtons, en démêlant à peine les formes de l’informe. Quand la gomme apparaît, il n’y a plus d’horizon, de montagne, de vallée. Les lieux se dérobent. Je n’efface jamais rien. Je m’accroche aux trous noirs. J’essaie d’enregistrer la croissance des arbres, l’éclatement des bourgeons, le cri glacé des saxifrages. J’entends le loup mordre le vent, la neige cracher le feu. Je pourrais être ailleurs, n’importe où. Le dedans est dehors et le dedans se perd au mitan de la page. Je cherche une éclaircie à travers les images, les mirages, les nuages.

 

Je ramasse les mots perdus sur les trottoirs parmi les papiers gras, les crottes de chien, les épluchures du progrès. Le temps ne fait rien à l’affaire quand on compte les heures comme on compte ses sous. Quand les âmes de synthèse envahissent les ondes, on n’entend plus le cœur mais le froissement du cash. On a bâti des banques sur les débris de Dieu, des enfants suicidés, des oiseaux de malheur. Où trouver la beauté entre l’utile et le futile, entre l’usure et le mépris ? Que faire d’une fête sans violon, d’une danse sans bras ni jambes, sans un oiseau à cordes ?

 

À défaut d’une clef, j’ouvre toutes les portes avec des mains sonores. J’écris à la mitaine, à la main, à la jambe, à pieds joints, à la force des poignets, à la belle épouvante comme un feu de fardoches, une araignée tissant sa toile gothique dans la poussière du monde. Avec mes désirs à bout de bras, je m’accroche au papier, à la neige, à la nuit, même aux os des sittelles. Quand la graine est sous terre, il faut l’encourager. Enfargé dans les mots comme une gélinotte, je grimpe sur la page. Je parle aux plantes, à la musique, aux pollens, aux pierres par solidarité, pour trouver l’harmonie entre deux sons de cloche. Même si les mots n’arrivent pas à la cheville du silence, je sème des voyelles dans la terre du cœur. La mer ne meurt pas quand les vagues se brisent. Une image parfois, une seule phrase, une simple pensée m’empêche de tomber.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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