Le plaisir des mots

Publié le par la freniere


Ces mots que je voudrais liés aux lèvres éternelles, ce sont de simples mots, des mots de pain d'épice, des mots de peine et de misère, des mots de peur et de bonheur, des mots de contrebande. Ce ne sont pas des mots dociles. Ils tirent à hue et à dia, les quatre fers en l'air, au diable vauvert, aux quatre horizons. C'est un lexique des abîmes, la grammaire du soleil. Ils soufflent tout le jour et murmurent la nuit. Ils souffrent ou s'extasient de leurs propres consonnes. Ils font la tête ou la nouba, ils font la fête ou le malheur. Ils en font à leur tête. Ils pensent quelquefois. Ils pansent les blessures laissées par le silence.


Sur la page endormie quelques fagots éparpillés, des pas de grive ou d'hirondelle, des mots emmitouflés dans une odeur d'haleine. Plaisir de pauvre. Plaisir des mots. Des images aux bras courts, des phrases au nez trop long, aux mains pleines, aux pieds plats. Une lune apparaît sans même qu'on la dessine, ou le soleil, une buée d'argent, un vrai visage sous la courbe des lettres, une barque dans l'encre. On peut ouvrir des brèches dans le flanc des montagnes, naître et mourir, faire des gestes d'homme, libérer la princesse, embrasser le crapaud, cracher sur un banquier, mordre les chiens galeux. Plaisir de pauvre. Les arbres s'époumonent dans une forêt sans hache. Les chasseurs troquent leurs fusils pour la main d'une femme, la queue d'une comète, un ourson de peluche. Plaisir d'enfant.


On est hier ou bien demain, et c'est l'été en plein hiver. Les feuilles remontent aux arbres. La pluie tombe à l'envers. Les i ôtent leur tuque et les phrases leur point. De la timide beauté à l'horreur sans nom chacun porte ses mots comme une peau vivante. Les oiseaux zézaient. Les bretelles pendouillent. Les andouilles pendouillent. Les pierres s'interrogent. Les arbres portent à bout de bras des virgules en fleurs. Au crayon de cire ou à la mine, à l'encre sur la page, chaque mot vient de loin et cherche ses habits. Plaisir d'enfant. Plaisir de vieux. Les mots se vêtent ou se dévêtent pour les mêmes raisons. Plaisir de femme. Mémoire des amours. Palimpseste des rêves. Le même oiseau renaît d'une page à l'autre. Il y a des mots qui font des œufs. Des mots neufs, des mots vieux. Plaisir de chiffonnier, d'éboueur, d'acrobate. Tous les mots se répondent d'un bout du monde à l'autre. Peu importe la langue. Plaisir du voyage.


Il y a des mots de terre qu'on lèche avec la langue. Plaisir de chien. Plaisir d'oiseau. Des mots de ciel avec leurs nuages un peu sales. Des mots d'arbres et d'écorce. Plaisir des insectes. Des mots de moleskine qu'on écrit sur la nappe. Des mots de bakélite qu'on hurle au téléphone. Des mots pleins de cambouis qui tachent les oreilles. Des mots Lagerfield pour les snobs, des mots de guenillous. Il y a des pages déchirées par un cri, des phrases en lambeaux, des mots blessés, des mots blessants. Plaisir cruel. Il y a des pages toujours ouvertes comme des maisons qui nous accueillent avec un feu qui brûle, une chambre d'ami. Des mots qui nous attendent pour éclore, des noms de fleurs, des mots d'enfants.


Il y a des mots de cicatrices, de tatouages, de balafres. Des mots qui passent sans laisser de sillage. Plaisir marin. Des mots sans ordre, sans culotte. Des mots sans prix. Des mots de rien. Des mots d'un sou. Plaisir de pauvre, de tirelire, de tire-laine. Des mots qui font de la musique sans connaître une seule note. Les lèvres jouent les mots. Le cœur bat la mesure. Les doigts sur le crayon trouvent les trous de flûte. Plaisir de mélomane. Des mots qui jazzent, des mots qui jasent. Des mots qui dessinent, des mots qui saignent et font pleurer. Des mots pour rire. Des mots pour rien. Plaisir de pitre. Motus et bouche cousue. Des mots d'esprit. Des mots d'espoir. On peut coudre un navire sur le pourpoint d'un fleuve. On peut tout faire avec des mots. Manger des pommes. Cuire un agneau. Plaisir gourmand. Des mots comme le plaisir et la naissance. Le vent tourne les pages et lit plus vite que nous. Un lecteur invisible nous pousse dans le dos. Le silence au cœur de l'arbre, l'enfant au ventre de la mère, le mort au centre du tombeau, trouvent leurs mots sur le papier.



 

in Parce que, Éditions Chemins de plume

 


 

Publié dans Prose

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Lise 05/07/2009 15:58

Bonjour,en cherchant un nom pour mon entreprise de bijoux, je suis arrivée sur votre page. Comme quoi la recherche peut mener à des trouvailles exceptionnelles!Je suis sous le charme, tout simplement!Vos mots, votre écriture tout est.......merveilles!bravo...........Lise