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L'ours

Publié le par la freniere

Il y a des jours où je voudrais m'en aller hiberner loin dans les bois, à des kilomètres du bruit du réfrigérateur, du bourdonnement des heures. Il y a des nuits où je fermerais toutes les lumières de toutes les villes de la terre. Je roulerais en boule tous les boulevards, rues et bretelles d'autoroute. Je détruirais tous les ponts, viaducs, oléoducs et machins trucs qui conduisent à la cupidité, puis je m'en irais. Il y a des jours comme ça où j'aimerais me dissoudre dans la lumière, mais je me suis engagée à vivre et à me solidifier tel l'ours sur ses deux pattes arrière.

 

Il y a d'autres jours où je grogne et signe des pétitions pour me donner l'illusion d'être dans l'engagement, un mot grand comme une barque à dix places où la planète entière rame à coups de clics et d'espérance.

 

Monique Juteau   in Art Le Sabord 100

Publié dans Poésie du monde

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Mettre fin à l'aide sociale

Publié le par la freniere

Il faut en convenir: trop de gens sont sur l’aide sociale et exploitent la société, abusent de ce qu’elle leur apporte et ne lui rendent pas ce qu’ils en obtiennent. Il faut donc en finir avec l’aide sociale. Cette solution est radicale, je sais. Mais considérez tous les déplorables effets pervers que cette situation produit.

Pour commencer, les assistés sociaux entrent dans un infernal cercle de dépendance qu’ils ne peuvent briser et qui se perpétue de génération en génération. Ils finissent par ne plus pouvoir concevoir de vivre sans cet apport de la société, qui est même en certains cas une sorte de vol dont est victime la collectivité – ces mots sont durs, je sais, mais ils sont justes, le plus souvent.

Ensuite, les assistés sociaux perdent peu à peu, et parfois irrémédiablement, leur dignité, cela parce qu’ils ne peuvent avoir la satisfaction d’avoir accompli quelque chose par eux-mêmes et qui leur appartienne vraiment.

Par ailleurs, tirant ce bénéfice indu, certains assistés sociaux tendent à s’isoler entre eux du reste de la société, société à laquelle ils ne participent plus en y apportant leur juste part et avec laquelle ils n’ont plus guère d’intérêts communs. Ils perdent ainsi tout sentiment d’appartenance à la collectivité à laquelle ils doivent pourtant tellement.

Enfin, plusieurs d’entre eux, trop nombreux hélas, tendent à adopter des comportements répréhensibles, voire en certains cas criminels, en s’associant pour cela à leurs semblables: est-il nécessaire de préciser qu’ils le font, trop souvent, en toute impunité?

Ces raisons prises toutes ensemble me semblent décisives et la conclusion s’impose: il faut mettre un terme à l’aide sociale aux entreprises, à leur financement public débouchant sur la privatisation des profits qu’on leur permet, ainsi qu’aux privilèges accordés aux banques et institutions financières. Il faut mettre fin à la criminalité en col blanc de ces assistés sociaux, faire payer leur juste part d’impôts aux entreprises et aux personnes très riches qui n’en paient guère, voire pas du tout, sans oublier dans la foulée d’augmenter le taux d’imposition du gain en capital (qui n’est pas imposable à 100% comme un revenu salarial, mais seulement à 50%) et d’abolir les abris fiscaux.

Cela ne se fera pas. Depuis des décennies, nos véritables assistés sociaux ont mis en place un système redoutablement efficace dans lequel on trouve notamment des partis politiques, des médias, des firmes de relations publiques qui s’assurent tous ensemble que personne ne les reconnaît pour ce qu’ils sont. Ils se comportent en cela exactement comme ceux que le fondateur du libéralisme économique, Adam Smith, appelait les Maîtres. Dans des pages qu’on oublie typiquement de citer de son chef-d’œuvre La richesse des nations, il nous met sérieusement en garde contre ceux dont la «vile maxime» est: «Tout pour nous, rien pour les autres», des gens, dit-il, qui forment une «ligue tacite, mais constante et uniforme» et ne peuvent se rencontrer sans «comploter contre le reste de la société».

Considérez de ce point de vue les modestes propositions avancées par le gouvernement péquiste à l’automne: hausser à 75% le pourcentage imposable du gain en capital et hausser modestement l’impôt pour les plus fortunés. Ce fut, souvenez-vous, le tollé. Menaces de quitter le Québec, hauts cris, chantage: rien ne nous aura été épargné. Entre médias aux ordres, politiciens acquis à leur cause, campagnes de désinformation et propagande, les Maîtres ont déployé leur arsenal pour maintenir la conformité de nos politiques avec leur vile maxime. C’est que, dans nos sociétés, le 1% obtient à peu de choses près tout ce qu’il souhaite, et cela s’est vérifié cette fois encore.

Mais c’est une tout autre histoire quand ce n’est plus des Maîtres qu’il s’agit, et plus encore s’il est question des plus faibles des autres. Ils le savent, ces travailleurs et travailleuses dont l’âge de la retraite a été porté à 67 ans; ces chômeurs et chômeuses qu’on attaque brutalement en Gaspésie, au Nouveau-Brunswick et ailleurs; et, pour faire bonne mesure, ces personnes parmi les plus vulnérables de celles qui vivent de l’aide sociale sur lesquelles le Parti québécois frappe en ce moment: des personnes de 55 à 57 ans, ou qui ont la garde de jeunes enfants, ou encore des toxicomanes.

Ce serait, sans rire, eux et elles, dont le nombre diminue d’ailleurs de manière radicale depuis 20 ans, les vrais, les importants, les coûteux assistés sociaux. Et sur eux et elles, qui n’ont ni journaux ni intellectuels à gages ni politiciens aux ordres, on peut taper. Et on peut même cogner très fort sur les plus faibles et les plus démunis d’entre eux. Pour leur bien, bien entendu.Tough love, comme ils disent. Et on ne se gêne pas pour taper.

Je suis outré. Je suis sans voix. Et d’une infinie tristesse qui n’a d’égale que la colère qui m’habite.

Il faudra pourtant bien, un jour, qu’on mette fin à l’aide sociale, à la vraie. Les Maîtres ne le voudront pas. Il faudra le leur imposer. Cela s’appelle, du moins à en croire le milliardaire américain Warren Buffett qui le disait il y a quelques années, la lutte des classes: «Il y a bien une lutte des classes, affirmait ce dernier. Mais c’est ma classe, celle des riches, qui la mène. Et elle la gagne.»

C’est exact. Pour le moment. En attendant, le PQ doit reculer sur cette ignominie.

 

Normand Baillargeon    Le Devoir

 

Publié dans Glanures

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lls ont dit

Publié le par la freniere

J’ai longtemps pensé que je restais 
jeune, je me suis longtemps senti 
quelqu’un de jeune. Je m’étais trompé : 
je n’étais pas jeune, j’étais plutôt 
marginal. Je le comprends maintenant 
que j’ai vieilli et que je sais ne pas avoir 
changé même si je me sens à l’écart, 
en marge de la société. J’ai longtemps 
porté les cheveux longs par souci 
de ne pas me plier au modèle masculin ; 
je n’affiche d’ailleurs toujours pas 
de tatouage ni de boucle d’oreille, 
de cravate ni de complet trois pièces, 
rien qui ne puisse m’associer au monde 
du crime. J’ai mis du temps à comprendre 
que j’appartiens au monde marginal 
des indignés insoumis et humanistes.

 

Claude Paradis 

Publié dans Ils ont dit

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Marguerite Duras

Publié le par la freniere

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Je prédis que la multiplication des machines développera d'une manière presque inimaginable l'esprit de cupidité. [...] Bref le jour où la superproduction menacera d'étouffer la spéculation sous le poids sans cesse accru de marchandises invendables, vos machines à fabriquer deviendront des machines à tuer, voilà ce qu'il est très facile à prévoir. Vous me direz peut-être qu'un certain nombre d'expériences malheureuses finira par convaincre les spéculateurs, au point de les rendre philanthropes. Hélas ! il est pourtant d'expérience universelle qu'aucune perte n'a jamais guéri un vrai joueur de son vice; le joueur vit plus de ses déceptions que de ses gains. Ne répondez pas que les gros spéculateurs seront tôt ou tard mis à la raison par la foule des petites gens. L'esprit de spéculation gagnera toutes les classes. Ce n'est pas la spéculation qui va mettre ce monde à bas, mais la corruption qu'elle engendre.

Georges Bernanos

 

Publié dans Ils ont dit

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Tortue géante

Publié le par la freniere

Tu émerges de la mer un supplice de mer

Nuit au clair de lune tu t’alentis sur le rivage

Derrière toi tes empreintes palmées retracent ton calvaire

Une heure au bout d’une heure tu cesses ta lenteur

Pattes arrière à présent creusent creusent le sable l’humide le sable

La lune illumine la mer apaise

Ta bouche pompe tes yeux larment épais

Tu crées un trou formidable tu t’écroules à plat

Éreintement soupir effort

Œufs œufs œufs œufs œufs œufs œufs œufs œufs

Œufs œufs œuf œufs œuf œuf œuf

Poussée éreintement soupir à plat

Ta matrice humide constellée de sable tu te retournes lente

Lente tu recouvres le trou les œufs lente lente

Tu cesses ta lenteur

L’aube

Et tu tombes dans la mer comme un gros rocher

 

 

You rise from the sea an agony of sea

Night in the moonlight you slow the shore

Behind you webbed-tracks mark your ordeal

An hour in an hour you cease your slow

Hind legs now digging digging the sand the damp the sand

The moon brightens the sea calms

Your mouth pumpingyou eyes thickly tearing

You create a tremendous hole you fall flat

Exhaust sign strain

Eggs eggs eggs eggs eggs eggs eggs eggs eggs

Eggs eggs eggs eggs egg egg egg

Heave exhaust sigh flat

Your wet womb speckled with sand you turn slow

Slow you cover the hole the eggs slow slow

You cease your slow

Dawn

And you plop in the sea like a big rock

 

Grégory Corso

 

Publié dans Poésie du monde

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Aucune partie du monde ne me semble médiocre, aucune cellule animale ou végétale ne me semble indigne de l’art. Au point de vue vital, une fleur qui fleurit, c’est aussi beau et mystérieux qu’un Bergson qui pense. La matière est une, et je tâche de trouver les harmonies nécessaires, les justes correspondances, entre un grain de sable et un cœur de femme.
 

Joseph Delteil

Publié dans Ils ont dit

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Jusqu'au bout de mon sang

Publié le par la freniere

Les yeux travaillent en tandem comme les bras, les jambes, les oreillettes du cœur. Lorsque se ferment les paupière, le paysage nous habite. Les cils font des chatouilles à la lune. La parole se perd. Les tweets ont remplacé les lettres. Les chansons servent à vendre. On arrose à l'eau de rose le feu de la jeunesse. Les déchets gagnent la ville. Les détritus débordent, os de poulet, peignes en plastique, slips en latex, coquilles d'oeuf, capotes, feuilles mortes et pains secs. Je préfère l'écureuil aux mains jointes aux orantes en prière, l'amande décortiquée à l'hostie des croyants. Il fait un temps de chien. Le ciel jappe à grosses gouttes et le tonnerre aboie. Je n'habite pas vraiment une maison, mais ce qu'on y voit par la fenêtre. C'est avec l'air entre les choses que se forment les mots. Où que l'on soit, on trouve de tout. Christian Bobin n'a jamais voyagé, et pourtant, il m'emmène aussi loin que Nicolas Bouvier, cet éternel voyageur. La lumière n'annule pas ce que cachent les ombres, elle en dévoile l'envers. Si le possible détruit l'impossible, jamais la parole n'efface le silence. À peine effleure-t-elle ce qui cherche à se dire. À la question de la mort, la vie répond à peine. S'il fut un jour où je n'étais pas là, y serais-je demain? Ce n'est pas l'homme ni l'esprit, c'est le temps qui invente la mémoire. Le sens n'est pas dans les mots comme le diamant dans ses reflets ou la réponse dans ses questions, il est dans le silence. Il faut creuser la terre verbale pour lui faire rendre gorge. Les livres ont le même sens que le monde. Les mots comme les gestes recherchent la même chose. L'homme n'a pas besoin de bonheur, il a besoin d'amour.

 

Je ne sais pas pourquoi les hommes s'entassent dans les villes. Pour quel carnage, quelle tuerie? À crever sous les balles, on ne meurent plus de faim.. Le bruit des bombes enterre le bruit des larmes. On enterre les morts avec des buldozers. L'absence des oiseaux nous blesse les oreilles. Rongées par la prière, les morales en croix finissent par pourrir. Combien de morts attendent dans un ventre de femme? Combien de mots sans pattes rampant sur du papier? Combien de graines n'atteignant pas le fruit? Il arrive qu'il neige en automne. Le bas du paysage est flou. Le blanc se mêle au roux. Les tamias ne savent plus où donner de la queue entre les feuilles et les flocons. Des vieilles dames tricotent l'âme des mitaines, le vivant de la laine. Le soleil s'effiloche. Il ne pleut pas, il pleure. La neige fond en larmes. Le temps est aux aguets entre les gouttes de vent. Elles font de petits trous sur la face mauve de l'eau. Les yeux prennent un regard d'oiseau pour regarder le ciel. Ce qui nous affaiblit nous rend plus forts, plus humains. Chaque langue est un voyage dont on ignore l'itinéraire. J'avance entre les mots. Une ombre se dessine dans les pas de ma voix. Le fumet du cœur s'échappe d'une soupe de sentiments. Il fait son chemin sur les papilles de l'air. Le secret du texte est celui qu'on partage.

 

Les fenêtres des maisons me donnent les oiseaux, la beauté du soleil et l'ombre de la nuit. Même en hiver, des fleurs habitent ma tête. Je dessine des grives sur le givre des vitres. La vie court à la mort avec les pieds des hommes. Elle s'ouvre à l'infini avec la peau des fruits. Pour tous mes amis morts, je garde dans ma voix leurs habits de vivants. Je resterai pour eux à l'écoute du vent, du verbe, de l'insecte. Je voyagerai jusqu'au cœur de l'écorce, la poussière d'or des granges, la marée bleu du lin et l'averse du seigle. Je me promène à pied dans les yeux de mon loup. Mes orteils s'enfoncent dans la boue, plus près de l'essentiel que les talons-aiguilles. Je vole avec l'oiseau qu'apprivoisent les arbres. Le vent remue dans la rumeur des plantes comme les mots sur les lèvres. J'ai remonté les yeux des femmes jusqu'à ma propre enfance. J'apprends le fruit par son noyau. Je suis resté l'enfant perché sur une branche, guettant le passage des oies, un caillou nain parmi l'herbe géante. Si le blanc d'un os éclaire bien les chiens, si l'odeur des fleurs attire l'abeille, si les chenille battent de l'aile un jour ou l'autre, je reste dans les bois pour surprendre ma vie. Je compte sur mes dents les épis de maïs. Tout bouge. Tout remue. Lorsque les bœufs s'endorment, les souris coursent avec les chats.

 

Je ratisse l'écriture comme l'homme au rateau. J'avance dans l'automne, mes jambes trouant les feuilles. Je poursuis ma chanson dans la gorge d'un merle, le cœur aux joues, la mort dans l'âme, ma voix trouée de guêpes et l'huile du langage me servant de lucioles. Je resterai debout avec mon nom, mon chiendent, ma joue posée contre les mots. Sur un bout de papier, je fais chanter marlou, la rosée du matin et son écorce de buée, le chat qui lape et sa soucoupe de lait, la note noire d'un corbeau sur une portée de neige. Je voudrais que le chant remplace le travail. Dans la grande bible de la terre, les animaux sont en prière. Chaque matin renverse quelques litres de vie. Il faut laper sans cesse tout le sang répandu. Mes mains s'écorchent aux ronces et mes souliers grattent l'averse. Quand la nature est triste, le soleil essuie les larmes de la pluie. L'harmonica des grives enflamme les oreilles. La pelle retient son souffle, l'espoir son crayon. Des cerisiers sauvages ponctuent le paysage. Leurs bourgeons sont fragiles comme des flocons de neige. Ils apportent quand même leur étendue de vert, leur étendue de blanc. Du babil des enfants aux mots de la douleur, il faut apprendre à vivre. Le moindre acte d'amour s'étend à toutes choses. Les champs ressemblent à des visages. Il faut savoir les caresser.

 

Le corps est une maison dont les planches respirent. L'haleine du froid remplace la buée des odeurs. Le crépi de la pluie crépite sur le toit. Les cheminées dévident une laine éphémère. Les chouettes font les chipies au milieu de la nuit. Les chauves-souris s'envolent tout en crissant à peine. Les nuages transitent d'un port du ciel à l'autre. Aux bras infatiguables du courant, je me laisse porter. On entend battre les oies blanches comme si l'hiver avait un cœur. Il irrigue le sud avec un sang de canard. C'est un fouillis dans les oreilles, pas de quoi faire une élégie ni matière à éloge. Des routes poussent dans ma tête. Des heures passent. Des oiseaux pensent. Des coquillages naissent. Des ruisseaux coulent. Dans le vent verglaçant, les collines revêtent leurs capuches de givre. Je note de petits riens avec une plume trempée dans un godet de ciel, quelques pas sur la route, la pluie qui monte en neige, un nuage qui passe. Si je manie leur homonyme, je préfère les souris qui grignotent les heures et coursent entre les murs. Quittant l'écran pour le réel, je les rejoins dans le grenier et les livres de contes. J'avance dans la vie comme un alexandrin, d'un pas de percheron qui ne sait pas rimer. Je pisse de sueur dans le gras des labours. Je veux être lisible comme l'estuaire d'un fleuve.

 

J'hiberne dans les livres en prévision du froid. Tous les hommes s'habillent des mêmes états d'âme. Ils revêtent de mots les affaires de cœur. Mes phrases, même jolies comme des majoliques, sont toujours un peu brutes. Sur un terrain qui penche, le fil à plomb d'une phrase équilibre la vie. Même au cœur de l'hiver, j'entends japper les arbres. Du pollen s'envole des fleurs de papier que l'on nomme poèmes. Qu'on me dise élégiaque, bucolique, fleur bleue, j'écrirai des poèmes jusqu'au bout de mon sang. Chaque signet dans un livre est un gardien de phare. Entouré par les mots, je suis un faux ermite. Je parle à Guillevic, à Ponge ou à Bobin. Je retraduis le monde avec Armand Robin. Je l'invective avec la voix de Nietzche. A Love Suprême de Coltrane se mêle au chant des grenouilles invisibles. La basse de Mingus accompagne le vent. Je ne m'évade plus dans le trompe-l'oeil des idées. Quand la forêt s'élève en grands cierges païens, j'en appele au sacré sans trop forcer sur le divin. Dans mon appartement, chaque mur abrite une bibliothèque. J'habite un poème grandeur nature, un air de musique sous la tente des mots. Je le repeins de sons nouveaux, de sang neuf, de sentiments, pour ne pas qu'il soit sourd. Dans la lumière qui penche, des bribes de mots s'évadent. Je les acceuille du regard avant de les coucher sur un lit de papier. Je m'éveille avec eux dans une odeur d'encre.

 

Jean-Marc La Frenière

 

Publié dans Prose

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Pour un oiseau

Publié le par la freniere

j'ai vraiment fait ce que je pouvais pour cet arbre

il murmurait des choses incompréhensibles

il tremblait il craquait

il balançait la tête avec l'obstination démente

d'une vieille mendiante saoule

il gémissait branche par branche

et par instants râlait comme un jazz-band

 

de toute façon je n'aurais pas réussi

à lui rendre l'oiseau

 

Jean-Claude Pirotte

Publié dans Poésie du monde

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Mes gueules de bois

Publié le par la freniere

Je cache l’aventure à l’intérieur de moi
J’ai fait trois fois le tour de la rue des Abbesses
A l’heure du whisky, à l’heure de la messe
On peut toujours trouver beaucoup plus grand que soi
L’aventure, la voilà… à portée de la main
Garde ton coeur à gauche et tes deux pieds sur terre
Là, tu verras d’un coup s’effacer les frontières
L’aventure est chez toi mais tu n’en savais rien

Il suffit de partir sur des souliers trop grands
De marcher sur les eaux, des ailes autour des tempes
De boire des images et de mordre les vents
De chercher dans le noir des gueules de sa trempe
Il suffit d’être seul et de tenir debout
Au milieu de tous ceux qui gueulent et qui vacillent
Va ton chemin tout droit, l’aventure est au bout
Et tu verras que l’or n’est jamais ce qui brille

Fais le tour de la Terre avec dix francs sur toi
Va-t’en planter des choux au coeur de la savane
Fabrique des légendes avec tes gueules de bois
Va-t’en faire un tabac un soir à La Havane
Et puis reviens chez toi avec des rides en plus
La gueule boucanée comme sur les images
Jette ton sac à dos et viens poser ton cul
On se partagera le rouge et le fromage

Il m’arrive parfois, rien qu’à te regarder,
De franchir d’un seul coup la muraille de Chine
Sauter trois océans sans quitter mon quartier
Ce que je ne vois pas d’ailleurs, je le devine
L’aventure se réveille à l’odeur de ta peau
Au milieu de ton lit, je trouve des navires
Le vent dans tes cheveux fait claquer les drapeaux
Et quand l’amour fleurit… je n’ai plus rien à dire

Voir courir devant soi les bisons de Lascaux
Sur un papier de riz, écrire la carmagnole
Boire de la mirabelle dans les bars de Frisco
Le soir à Varsovie, danser la farandole
Voir enfin de ses yeux ce qu’on n’a jamais vu
A trois heures du matin, voir des anges à Pigalle
Mon aventure à moi, c’est ce que j’ai voulu
Etre pour tous les cons un objet de scandale

Un soir en descendant la rue du Mont-Cenis
J’avais peut-être un peu forcé sur la bouteille
J’ai vu trois caravelles cingler sur Tahiti
Depuis, cette rue-là pour moi n’est plus pareille
J’y vais boire l’apéro avec des conquistadors
Dont aucun n’a jamais découvert l’Amérique
On mélange à plaisir les vivants et les morts
Et quand on s’est tout dit… il reste la musique

Bernard Dimey

Publié dans Poésie à écouter

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