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Exposition de Michel Madore

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Georges Picard

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L'Anachorète du XVe arrondissement

Georges Picard est de ces écrivains qui jouent le sens de leur vie dans la littérature et y sacrifie leur existence sociale.

 

Fils d'ouvrier, employé dans une usine à sardines puis journaliste à «60 millions de consommateurs», Georges Picard est l'auteur de quinze livres à la musique délicate.

 

Il est un peu notre Cioran, l'amertume et le goût du désastre en moins. Comme le génial ­Roumain, il a sacrifié dans sa jeunesse à l'illusion de changer le monde par la violence, avant de devenir athée en politique. Comme lui, il a beaucoup vagabondé à travers la France, à vélo et surtout à pied, pour tenter de trouver un sens à sa vie. Enfin, il a préféré le retrait aux tapages médiatiques et vit comme un anachorète en plein Paris, dans son appartement du XVe arrondissement, où il nous reçoit.

 

Depuis Brèves nouvelles du monde publié en 1986 jusqu'au Philosophe facétieux, paru il y a quelques jours chez José Corti, son éditeur depuis quinze ans, Picard a écrit une quinzaine de livres remarquables par leur qualité de style et leur sobriété de ton. Ses sujets sont l'errance, l'ivresse, l'insomnie, l'amour, la philosophie, et par-dessus tout, l'insondable mystère de celui que l'on est pour soi-même. « Ce que peut espérer de mieux celui qui s'autobiographie, c'est de moins bien se comprendre après qu'avant, en étant plus près du noyau brumeux de son être », écrit-t-il dans Le Vagabond approximatif.

 

Vagabond et approximatif : ces deux termes vont comme un gant à Georges Picard dont l'existence a commencé par un naufrage. Il y a d'abord ce grand blanc qu'est l'absence d'une mère alcoolique qu'il n'a jamais connue. Pris en charge par l'organisation de secours aux enfants de déportés et orphelins juifs (OSE) qui s'occupe aussi des familles juives démunies, il se réfugie dans les livres sous l'influence de son ouvrier de père, qui lui donne le goût des classiques. Il lit Montaigne et ­Rousseau, découvre Nerval, un vagabond lui aussi, admire Balzac et Dostoïevski.

 

Publié depuis 15 ans par José Corti

 

Gosse de pauvre qui côtoie les riches, il adhère aux Jeunesses communistes dans les années 1960. C'est l'époque où le parti est une contre-société, mais l'institution, trop peu révolutionnaire à son goût, le déçoit. En mai 1968, il rejoint les groupes maoïstes et sacralise la classe ouvrière. Ce n'est pas un violent, tout juste un maladroit. « Le seul pavé que j'ai lancé n'a pas touché la vitre visée, tout juste un réverbère », se souvient Picard. Il a vingt-deux ans et découvre Paris en ville ouverte, les longues balades nocturnes, les amours sans lendemain, les palabres enfiévrées. « Nous vivions cette forme d'épanchement du rêve dans la réalité qu'évoque ­Nerval », explique-t-il. Puis vient la désillusion. Pour rejoindre le « peuple en lutte », il s'embauche dans une usine de sardines à Lorient, en Bretagne. « Mes rêves partaient en lambeaux avec les viscères des sardines et des maquereaux. » Picard, devenu père d'une petite fille, va devoir gagner sa vie avant de prétendre la changer. Après quelques petits boulots, il devient journaliste chez... 50 millions de consommateurs, devenu depuis 60 millions ! Il continue d'y officier, trois jours par semaine. Bigre. Si on lui avait dit à l'époque où il voulait en finir avec la société de consommation qu'il serait le maître d'œuvre de bancs d'essais pour des lessives et des radios-réveils...

Comme beaucoup d'ex-soixante-huitards, Picard, s'il n'a rien renié de sa jeunesse, défend aujourd'hui une certaine idée, fort classique, de la culture et de son apprentissage qu'il pense devoir être fondé sur l'étude des grands auteurs. Ce n'est pas un hasard s'il a choisi de publier tous ses livres chez José Corti, l'éditeur élitiste par excellence.

 

L'ancien gauchiste est devenu conservateur, à sa manière. Il brocarde « ce structuralisme du pauvre » qui a ravagé l'Éducation nationale et fait de tout « jeune » une victime en puissance. Il se fait défenseur de la rigueur grammaticale. Comme d'autres, il pense que la culture littéraire est en voie de marginalisation, ce qui n'est pas contradictoire avec la prolifération de livres transformés en rampes de lancement pour ego. Bref que nous vivons une vilaine époque, mais qu'après tout, c'est depuis toujours le sort de l'artiste d'être non seulement minoritaire, mais la plupart du temps, ignoré. « Je me sens proche de ces écrivains trop engagés dans la littérature pour ne pas y jouer le sens de leur vie, y consumer leur esprit, y sacrifier leur vie sociale... », écrit-il. On peut le croire. Son œuvre en témoigne, qui mérite le détour.


Paul-François Paoli, Le Figaro, 25 septembre 2008

 


Chez José Corti


Histoire de l'illusion, 1993.
De la connerie
, 1994.
Du malheur de trop penser à soi,
1995.
Le Génie
à l'usage de ceux qui n'en ont pas, 1996.

Tout m'énerve, 1997.
Pour les yeux de Julie
, 1998.
Petit traité
à l'usage de ceux qui veulent toujours avoir raison, 1999.
Le Vagabond approximatif,
2001.

Crème de crimes, 2002.
Tous fous, 2003.
 Le Bar de l'insomnie, 2004.
Du bon usage de l'ivresse,
2005
Tout le monde devrait écrire, 2006
Mais dans quel monde vivez-vous, 2007
Le Philosophe facétieux, 2008

Chez Calligrammes

Brèves nouvelles du monde, 1986.
Variations sur le réel, 1988.

 

 

Le voyage minuscule a l'avantage d'être à la portée de tous les tempéraments contemplatifs. Il est facile à programmer, se transporte partout, ne coûte rien, apporte mille surprises. Quant à ses inconvénients, je n'en vois qu'un : c'est un condensé d'illusions, une caractéristique qu'il partage d'ailleurs avec tous les voyages, Claude Lévi-Strauss l'a admirablement montré dans Tristes tropiques. Partir, rester n'est pas une telle affaire. Malgré des centaines de kilomètres parcourus, certaines personnes donneront toujours l'impression d'être fichées en terre, raides, lourdes, comme des bornes kilométriques vouées à la rêverie des autres. Les moines bouddhistes marchent beaucoup ; ils peuvent tout aussi bien trouver ce qu'ils cherchent sans sortir de leur fissure de rocher. Merveilles des merveilles, la lumière, seule image plausible de la divinité, ne cesse de parcourir l'univers à 300 000 kilomètres par seconde. Performance sans égale. Mais qui m'éblouit moins que la douceur rosée d'un soir ou la nacre d'un matin.

Strictement parlant, le terme folie pose problème. J'entends déjà les réprobateurs s'indigner de l'usage trop lâche que j'en fais, dans la mesure où je me crois cerné par des fous, lu par des fous, et fou moi-même. Une sorte de malice me pousserait à exploiter abusivement ce filon en voyant de la folie partout, jusqu'à en mettre là où je n'en vois pas. Il y aurait notamment de l'exagération à qualifier de fous les excès de la Raison même. À la limite, si tout est fou, rien n'est plus fou ! Me serais-je pris à mon propre piège ? Ce ne serait pas la première fois que, voulant faire le malin, je finirais par m'empêtrer dans les lignes d'un raisonnement désinvolte. Voilà le risque quand on oublie de définir.

     D'un autre côté, que pourrait valoir une définition stricte de la Folie ? On ne met pas si facilement cette sorte d'oiseau en cage. Disant, par exemple : est fou ce qui n'est pas raisonnable (j'écarte les définitions pathologiques), qu'ai-je dit, sinon que la folie caractérise l'essentiel des comportements humains ? Là-dessus, l'accord ne se ferait pas si facilement, car chacun est persuadé que la Raison est sa propriété personnelle ou, du moins, qu'il en partage l'usufruit avec les gens qui lui ressemblent, pensent comme lui, se conduisent comme lui. Pour la plupart des humains, la Raison, c'est la logique apparente de l'habitude. Pas étonnant que les inventeurs, les artistes et les excentriques soient généralement considérés comme « piqués ». Mais on apprend vite à traverser le miroir, et à voir dans ces déraillements ce qui se fait d'absolument raisonnable, le reste n'étant qu'une forme plus ou moins apaisée et routinière de la folie maniaque, caractérisée par le respect minutieux d'une programmation sociale organisée autour d'horaires et de rites dont le sens devient de plus en plus problématique à mesure qu'on vieillit.
     On voit bien ici en quoi la Folie se joue de ceux qui se croient plus malins qu'elle. Je suppose qu'elle envoie ses lutins souffler dans les oreilles des parties adverses afin de leur suggérer que leur maîtresse serait flattée de recevoir d'eux sa consécration lexicale au détriment des gens qui ne leur ressemblent pas. Le fou, c'est évidemment l'autre, toujours. Mais chacun étant l'autre de l'autre, la Folie prend aisément possession de tout le territoire de l'humaine discordance. Pour ma part, je me plais à observer comment les esprits rationnels soupçonnent chez les handicapés logiques une faiblesse de constitution intellectuelle, dans le même temps où les pourfendeurs de clarté abstraite accusent les champions de celle-ci de n'être que des pisse-froid, incapables de comprendre la vie. Quel camp est le plus fou ? Il semble qu'ils se stimulent assez l'un l'autre. La concurrence est si rude que l'on est tenté de siffler la parfaite égalité, conformément à la ruse de la Folie, pendant philosophique de la bonne vieille ruse de la Raison quand, prise de folie furieuse, la Raison imaginait qu'elle arrêtait l'Histoire ! Hegel fut sans doute l'un des servants les plus dévoués de la Folie dans sa version intellectuellement paranoïaque. Mais chez lui, au moins, la Folie a de la tenue. On ne peut plus en dire autant chez une bonne partie des écervelés abscons dont il fut le prophète ! Au XXe siècle, la Folie s'est vraiment lâchée, ruant et écumant sur le monde, piétinant tout sur son passage. Le XXIe, en son orée, n'est plus qu'un champ retourné où les derniers adeptes de la modération recherchent la trace d'anciens sillons tracés par d'anciens modérés. Car il fut des époques où la Folie admettait la mesure, quoiqu'elle fût impropre à la pleine expression de son essence. Les sages chinois et les sages grecs nous ont laissé des mélodies philosophiques dont la douceur confucéenne et épicurienne ne laisse pas de charmer quelques oreilles modernes, restées sensibles à la secrète beauté de la retenue intellectuelle. Pour ces Anciens, c'était une façon discrète de faire bon ménage avec la Folie. Nonobstant quelques concessions, ils pouvaient espérer atténuer les fureurs de la nature humaine, subjuguer ses excès et ses aveuglements les plus dangereux pour vivre dans la tranquillité relative d'une sagesse sans majuscule. Pourtant, leurs époques n'étaient pas moins cruelles que la nôtre, si elles étaient moins grotesques. Il faut croire que la Folie, temporairement sous le charme, s'est lassée de cette coexistence un peu mièvre avec des représentants beaucoup trop minoritaires de l'humanité.
     Quelle définition de la Folie pourrait-on oser sans se couvrir de ridicule ? Si j'en tenais une, je ne l'abandonnerais pas facilement. Je sais trop à quel naufrage s'expose un tenant de la méthode géométrique, plus de trois siècles après Spinoza. Du reste, notre monde intellectuel n'est plus qu'une fondrière comparativement à l'époque classique. Il n'y a pas lieu de s'en plaindre, même si la nostalgie peut nous faire regretter un artisanat conceptuel qui s'exerçait dans la douceur feutrée des cabinets et des bibliothèques. La réalité contemporaine se moque de la métaphysique en chambre. En quoi la plupart voient moins une perte qu'un gain. Mais si l'on me passe l'expression, cela fait de belles jambes à la Folie. Peu lui importe que l'on cherche à la cloîtrer dans un article de dictionnaire. Comme l'eau, elle finit toujours par trouver une faille. Ainsi, au moment où l'on pense avoir fixé son visage, elle a déjà opéré l'une de ses métamorphoses habituelles qui la font ressembler à tout autre chose qu'à elle-même. Plus d'une fois, on l'a vue prendre la forme d'une utopie rayonnante, placée sous le patronage de la Raison, du Bonheur et du Salut, afin d'entraîner les peuples dans sa danse démoniaque et les conduire à leur perte. Mais elle a su aussi revêtir le masque de l'efficacité et du bon sens capitalistes pour faire accepter plus aisément aux foules leur esclavage doré. C'est du grand art, et je crois que, sauf à être de mauvaise foi, on ne peut faire moins que saluer l'artiste.

*

Heidegger, quel bunker ! Il est fort, le vieux, mais jusqu'à quel point. Un peu plus d'ironie là-dedans aurait permis à la lumière d'entrer. (Que les heideggériens fanatiques ne s'empressent pas, à leur habitude, d'engager une campagne pour défendre leur idole, texte à l'appui. J'avoue ne pas lire l'allemand et à peine le Heidegger en traduction. Mais je ne peux pas toujours prendre Huysmans pour tête de Turc !)

*


Georges Picard


Publié dans Les marcheurs de rêve

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Le veau d'or (France)

Publié le par la freniere

Le monde a perdu son visage
en suivant le « veau d'or »
sur la belle autoroute
qui poursuit les mirages :
Richesse ... Pouvoir ... Impunité ...

métamorphosant le quidam
en un robot de chair ...

La campagne disparaît
au profit des mégapoles ...
Villes carnivores où ne poussent
que le business et le béton ...

L'espace est devenu
fonctionnel et rentable
il appartient entièrement
aux sorciers du numérique ...
On admire sur les écrans
la nature née d'un logiciel
le GSM remplace la présence
des parents ... des amis ...

Les routes et les mers
ne sont plus des voyages ...
Internet a rétréci
nations et continents ...
L'espace est enfermé
dans la magie d'un « clic »
et le monde se déverse
suivant l'ordre donné
par la fenêtre d'un portable
comme le bon génie
surgissant de la lampe !

Nous sommes à présent
des êtres qui roulent et parlent
écrivant la rencontre
et la poésie du chemin
en millions de pixels
sur une surface plane
tandis que les médias s'occupent
d'éduquer un à un
les maillons de la chaîne
achevant en douceur
le dressage du troupeau !....

.

Victor Varjac

 

Publié dans Poésie du monde

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Chaque pas sur la terre

Publié le par la freniere

 

Le sale métier d'homme a trahi l'espérance. L'horreur économique a transformé le monde en dépotoir chimique. La dictature du profit a refroidi les cendres du phénix. Le cancer et le sida rongent la peau des hommes comme les pluies acides l'écorce des érables. Dans un monde surpeuplé, personne n'écoute plus personne. Des apparences de vie poussent une pierre tombale. Traînant le désespoir de cages de verre en cages à poules, on a tout salopé, des ronces jusqu'aux anges. De petitesse en petitesse, nous mourrons sans changer d'horizon. Je n'ai rien à vous vendre mais j'ai tout à donner, la senteur des roses, la saveur du fruit juste avant qu'on le cueille, du bois encore en bois, de l'eau toujours buvable, tout ce qui se goûte, se touche, se voit, la musique du cœur dans l'aubier de l'étreinte, chaque pas sur la terre, la blancheur du papier qui se couvre d'images, les jurons de la peau qui se frotte aux orties, tous les endroits et leur envers. Aussitôt qu'on commence à noircir une page, on ne peut plus s'arrêter. Il faut continuer. Le papier s'impatiente. Chaque phrase est un pas. Chaque mot est un caillou pour la faim d'un ruisseau. Chaque vague cherche un sens dans la mémoire de l'eau.

           

Tant d'arbres m'ont aidé à comprendre le monde, tant de fleurs à l'aimer. Je façonne un jardin dans un champ de voyelles. Les mots sont des êtres vivants. Laissez-moi rire avec le vent. Laissez-moi chanter. Je vois les choses qui nous voient. Je vois un ange encore debout se recoudre les ailes avec le fil du temps. Le crayon est comme la pointe d'un scalpel sur la peau de l'âme. Le manque s'est chargé de me forcer la main. Dans ce  galop perpétuel, mon corps est devenu à lui-même sa monture. Il n'y a pas de fuite à ce qui est sans fin. Je respire le ciel sans congédier la terre. Je parle aux écureuils le langage des branches. Je recouds de salive la grande bouche du vent. Je ne veux pas d'un salaire qui m'arracherait les lèvres et les doigts pour aimer.

          

À vouloir mourir le plus riche possible, on oublie l'essentiel. L'argent est un mirage pour la soif. La vie ne passe plus. Elle reste sur le cœur, un coup à l'estomac, une entorse au désir. Au théâtre du monde, la pièce est devenue moins drôle. Les tueurs tuent vraiment. Le sang sur le décor est celui des victimes. J'en veux à la parole qui ne sauve pas le monde. J'en veux à mes poèmes qui ne chassent pas l'ombre. J'en veux à l'homme qui déchire la vie. Je m'accroche au rêve pour ne plus toucher terre. Je voyage léger pour mieux quitter les rails, une chemise, un cahier, la rumeur des abeilles, l'haleine d'un vieux loup. Tirant la langue sur du papier, j'ai peur, j'ai froid. Je suis seul. Je mange quand je peux. Je ne bois que de l'eau. Je ne fais rien de mes dix doigts que des mots sur la page et des sifflets d'oiseaux. J'ajoute à l'arc-en-ciel des couleurs inconnues. Je gribouille l'azur. Il faut réhabiliter l'impossible, la tendresse, la bonté.


Publié dans Prose

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Eve Cournoyer: le sacre de l'an 40

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Armen Lubin

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Armen Lubin est né à Istambul le 3 Août 1903. D'origine arménienne, il apprend le français au cours de ses études. Il fuit la Turquie pour échapper aux persécutions et s'installe à Paris où il devient retoucheur photographique. Il publie des romans en arménien sous le nom de Chahnour Kerestedjian. Vers 1936, il est atteint d'une tuberculose osseuse qui le conduira d'hôpital en hôpital. Il vivra dans la souffrance de cette maladie jusqu'à sa mort le 20 Août1974.

 

Bibliographie

Sainte patience, Gallimard, 1951
Le passage clandestin, Gallimard, 1946
Les hautes terrasses, Gallimard, 1957
Les logis provisoires, Rougerie, 1983

 















Le passager clandestin


L'hôpital accueille les éclopés de la foire,
Ceux qui avaient misé dans les jeux à miroir.

Il les accueille comme on abat à bout portant,
Le mal physique a soumis même les dissidents.

Même l'enfance oubliée qui soudain se montre,
Même l'enfance qui soupèse le pour et le contre

Afin de savoir si les ténèbres seront comblées
Vus d'en bas, ils semblent immenses nos démêlés.

Immense le plafond, immense la noire veilleuse
Drossée, engloutie par la marée houleuse,

Mais en bon matelot sachant lover une corde
La douleur touche son homme pour qu'il se torde.

Elle le met en boule, les genoux dans le menton,
Elle le met en boule, en boule sur le ponton,

Jusqu'à ce qui soit lové selon l'art du capitaine
Avec trou dans le milieu pour un passager clandestin


*

L'étoile se montre

Rien que cette terre, rien que cette sévérité première
Qui s'oppose à toute concession
Pour pouvoir rester barrière ;
Mais que le ciel nocturne s'arrondisse
Qu'il s'ouvre aux résonances,
Mais que le ciel nocturne résonne
Et que son battant de cloche s'appelle Espérance,
C'est en de telles aventures que l'étoile se montre sans défense.


*


Sans rien autour


N'ayant plus de maison ni logis,

Plus de chambre où me mettre,

Je me suis fabriqué une fenêtre

Sans rien autour.


Fenêtre encadrant la matière

Par le tracé tendre de son contour,

Elle s'ouvre comme la paupière

Se ferme sans rien autour.


Se sont dépouillées les vieilles amours,

Mais la fenêtre dépourvue de glace

Gagne les hauteurs, elle se déplace,

Avec son cadre étonnant,


Qui n'est ni chair ni bois blanc,

Mais qui conserve la forme exacte

D'un oeil parcourant sans ciller

L'espace soumis, le temps rayé.


*


Pourquoi serpent ?


A Henri Thomas


Pourquoi serpent et serpent qui mord ?

Pourquoi cette Plaie pire que la mort ?

Tous les jours je guette un homme important,

Avec des yeux perçants qui sont dans ma tête;

Parfois je lui donne un nom, une silhouette,

Seul le mal n'arrive pas, il est déjà présent.

Ainsi le vent soumet, la main sur le collet,

L'arbre qui se débat tout au fond de l'allée.

L'arbre qui a un coeur gravé dans son écorce,

Rien de cela n'existe la nuit et pour cause

Inexistant l'arbre, inexistant le vent,

Mais le coeur saigne dessus l'inexistant,

Et la pendule qui égrène jamais ne s'endort,

Toujours serpent et serpent qui mord.


Armen Lubin

 


 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Il n'y a pas d'oubli

Publié le par la freniere


si nous surgissons de la pierre
c'est parce que nos sommes blessés
et, blessures, nous apostrophons nous clamons
la rage renouvelle un air pur dans nos poumons
déchirés par les fouets des silences

si nous surgissons de la vigne et du tronc
c'est pour réclamer oui réclamer
Chaque lèvre chaque goutte de sang chaque tempe
est un brûlant un implacable cahier de revendications
où chaque mot éclaire comme une paume laborieuse

si nous surgissons de l'étoile mouillée de la ruine sèche
c'est pour combattre oui pour combattre
quand une terre pauvre coule de nos voix rauques
comme des yeux de camarades enterrés avant l'aube
Il n'y a pas d'oubli Mistral et Tramontane content les feux
la cigale incendiée pond ses oeufs dans la plus proche plaie

si nous surgissons comme surgit un peuple jaune
comme surgit un indien au sommet de la statue de la liberté
criant les noms des tribus psalmodiant les vols et les tueries
comme a surgi il y a plus de trente ans le cuivre rouge des asturies
devant les beaux quartiers enrubannés de cantiques et de castagnettes

comme a surgi toujours et partout la hache d'espoir à la face des bourreaux
comme surgit aujourd'hui ce pays de mains simples et d'habits solaires
si nous surgissons dans les villes au coeur des labours dans les ruées vigoureuses des raisins
avec la bouche pleine de mots éternels qu'on dit hors saisons
avec la bouche pleine de mots qui sont des vérités des faucilles des larmes des faims vécues des hontes mémorables

c'est pour bâtir seulement bâtir avec
la pierre et les chants
sans oublier la patience et l'humilité
l'amour qui féconde mille visages le temps d'un bond d'abeille
le droit à la feuille de décider sa trajectoire de chute vers le centre de la Mère.


André Laude


Publié dans André Laude

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Le rêve des pierres

Publié le par la freniere


Tous les enfants du monde ne savent pas sourire. Tous les oiseaux ne volent pas. Tous les matins ne glissent pas sous la porte. Il y a des nuits si longues que le rêve des pierres se transforme en montagne. Mine de rien, je voyage très loin au bout de mon crayon. J'habite dans les mots comme l'escargot sa coquille. Je laisse une bave d'encre sur ma route. Ma main calleuse passe de la pelle au stylo, de la terre à la page. Quatre heures de marche dans les mots, quatre autres dans les bois, c'est le même chemin. Je cherche le passage entre les causes perdues et la beauté des choses. Il n'y a pas une plante, une pierre, un oiseau dont je ne sois l'ami. J'ai vu disparaître tant de sources, tant de bonté trahie, l'homme me terrorise quand il thésaurise la vie. Il arrive pourtant que sa tendresse m'étonne. Il y a toujours en lui un enfant qui sommeille. Une goutte d'eau l'éveille, un flocon qui fond sur la vitre du cœur, la mince peau de l'air qu'une épine chatouille, le cri d'une renarde rameutant ses petits, un ballon rouge qui monte, une cerise qui roule sur la langue du vent.


J'écoute le pouls du monde. J'entends battre les cœurs, partout, tous les cœurs, les petits cœurs d'enfants et les vieux cœurs usés. J'écris avec le sang, la sève, la sueur, le vent passant les doigts dans les cheveux de l'herbe, la mémoire des étoiles dans le rêve des pierres. Sans ancre ni boussole je godille à la main sur l'étang de la vie. J'apporte mon grain de sable sur la plage des hommes, mon étincelle au feu, une abeille au sureau, une goutte au moulin. J'apporte un chien perdu aux enfants égarés. Je crois au bonheur comme je crois à l'amour. Je retisse le lien entre la soif et l'eau. J'herborise les mots et la sève du sens. Je traverse l'abîme sur une feuille blanche. Je m'enchante de l'herbe qui repousse et des premières poussées de fleurs comme une fièvre jaune.


Près du village, l'eau qui coule vers le lac, est-ce une rivière ou un égout ? Ses rives sont des décharges pleines d'objets inutiles, une brocante amère. Tout ce qui brille n'est pas d'or. Des tessons de verre luisent dans les flaques d'eau noire. La pluie ne danse plus toute nue. Elle s'habille de smog. Les plantes exfoliées toussotent dans la rouille et crachent leurs poumons. Plus de plaine, de jardin, de culture. Ni fleur, ni fruit, ni feuille. Les hommes, trop nombreux, en deviennent méchants. Leur âme restant vide, ils parlent aux objets. Ils cueillent des légumes déjà tout enveloppés. Leur solitude s'habille en habits d'apparat. Plus haut sur la montagne, là où j'ai pris refuge, les arbres ont revêtu leurs habits d'estafette aux bourgeons qui rutilent. La terre retrouve ses parfums. Le printemps gonfle les petits seins des branches. Le vent tète leur sève et parfume les yeux. Ça bouge dans les granges. D'invisibles amis roucoulent sous les toits. Des fantômes s'éveillent délavés par la neige. Le pollen en apnée regagne la surface. J'ai retrouvé hier une mitaine perdue, une clef des champs rouillée dans le chant d'un ruisseau, une pelle sans manche reflétant le soleil. Je retrouve mes pas laissés sur les sentiers, mes gestes plantés dans la terre du jardin. J'affute mes outils comme la mine d'un crayon. Les choses de la vie s'écrivent sans papier. Le temps de dire l'oiseau, il s'envole déjà, déployant ses voyelles au-delà de la marge. Il planera peut-être dans les yeux d'un lecteur.

Publié dans Prose

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Capitulation

Publié le par la freniere


Dans la maison sombre, flottait une odeur de chien mouillé, de poussière, de suie, de tissus froissés, de vieille soupe et de papier qui patiente. Il se leva en trainant les pieds, fit claquer les volets de bois, pissa pendant que la cafetière ronronnait puis se laissa tomber dans le canapé déchiré en face de la porte-fenêtre. En s'asseyant, il eut l'impression de se noyer dans les fleurs orange du tissu et se releva effrayé. Ses yeux allèrent se perdre dehors, dans la lumière close du paysage, puis tombèrent dans une flaque où il couru les ramasser d'une démarche gauche. Une pie esquinta le silence. C'était le genre de jour où quoi qu'il arrive le café reste froid. Soudain, il cru entendre des murmures dans la cuisine. Il se dirigea vers l'évier avec l'impression persistante que la montagne de vaisselle sale ricanait de lui. C'est là qu'il se retourna un ongle d'orteil en accrochant sa vieille charentaise trouée à la marche de béton. Il hurla en levant la tête au ciel et aperçu distinctement, malgré l'éclat de pollen qui lui défouraillait la rétine, la bande de pigeons des platanes d'en face se foutre de sa gueule en le montrant de l'aile. Il renonça objectivement lorsque le jour acheva de lui claquer la porte au nez.


Thomas Vinau

 


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Le 53e Microbe est paru

Publié le par la freniere

 

Au sommaire de ce numéro, vous découvrirez des textes inédits de Éric Allard, Pierre Autin-Grenier, Richard Brautigan, Éric Dejaeger, Olivier Dulieu, Cédric Fournelle, Patrick Frégonara, Denis Heudré, Frédérick Houdaer, Jean-Marc La Frenière, Philippe Lemaire, Patrice Maltaverne, Alain Sagault, Philippe Vidal et Thomas Vinau. Les illustrations sont des scromphales d'Alain Germoz.

 

Le numéro 54 paraîtra en juillet. Il sera accompagné du 21ème mi(ni)crobe : Trop rien de co errante.

 

Si vous êtes abonné ou au sommaire, vous recevrez votre exemplaire dans les prochains jours. Si vous désirez vous (ré)abonner :

Belgique : 10 # è 12 €           10 # + 5 mi(ni)crobes è 17 €

Compte 800-2154131-33 (Éd. MICROBE - Rue Launoy, 4 - 6230 Pont-à-Celles)

Europe : 10# è 17 €               10 # + 5 mi(ni)crobes è 22 €

IBAN : BE79 8002 1541 3133 - BIC : AXABBE22 (Éric Dejaeger - Launoy, 4 - B-6230 Pont-à-Celles - Belgique). Nous acceptons les chèques français à l'ordre de Servranx.

Hors Europe : 10 # è 22 € ou 32 US$

                         10 # + 5 mi(ni)crobes è 27 € ou 40 US$

IBAN : BE79 8002 1541 3133 - BIC : AXABBE22 (Éric Dejaeger - Launoy, 4 - B-6230 Pont-à-Celles - Belgique).

Vous pouvez aussi envoyer l'argent bien cashé dans une enveloppe. Pas de chèques d'autres pays que la France : 13 € de frais pour encaissement !

Publié dans Prose

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