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Un éclat

Publié le par la freniere


Tes mots sont ma maison, j'y entre. Tu as posé le café sur la table et le pain pour ma bouche. Je vois des fleurs dans la lumière bleue, ou verte. C'est exactement le paysage que j'aime, il a le visage de ta voix. La pluie rince finement une joie tranquille. Aucune barrière, aucune pièce vide. Désormais tout s'écrit en silence habité. De cette plénitude, je parcours la détermination des choses. L'arbre porte fièrement ses cerises comme une belle ouvrage. Il installe une trêve dans l'interstice des branches. Pas de passion tapageuse mais la rondeur du rouge. Un éclat. Des fleurs, encore lasses d'hiver, se sont maquillées depuis peu. Le soleil astique le cuivre des terres. Peut-on apprendre à reconnaitre l'existence ? La rivière miraculeusement pleine, inonde son layon. La carriole du plaisir est de passage. Des oiseaux aux poissons, les rêves quotidiens font bonne mesure. Tout est bien.

Ile Eniger - Un cahier ordinaire

Publié dans Ile Eniger

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L'Autre Versant

Publié le par la freniere


Un poème long est comme la voix du chanteur, difficile à tenir égale
jusqu'au bout, sans chute du souffle. Ce qui me semble ressortir de tous tes
poèmes, c'est cette égalité de ton et d'invention, sans académisme, d'un bout à l'autre.

Pour moi, la poésie n'est pas une façon d'écrire, peindre ou chanter, dont
elle peut très bien se passer, mais une façon d'être. Mes deux plus grands
moments d'approche de la poésie : La première je l'ai eue dans le désert
afghan où je n'étais pas un touriste mais l'hôte d'une tribu. Le soir, près
d'un feu, un homme est venu raconter une histoire avec dans une main une
fleur et dans l'autre une hache. Je n'ai rien compris à sa mélopée ponctuée
de gestes mais j'ai senti que peu à peu, je devenais cet homme. Etrange
impression que donne la poésie en ses sommets, que celui d'être l'autre. Le
passage se faisait par le geste seul. Mais il y avait cette autre chose
impossible à nommer qui était poème.

Une autre fois j'étais dans une gumpa bouddhiste au Ladak. Il y avait cette
incompréhensible ensemble de voix rauques, sur lesquels agissaient tantôt
des timbres de cuivre et tantôt le son grave des trompes. Et peu à peu,
j'étais eux tous, sans rien comprendre ni être bouddhiste. Bien sûr, on peut
dire qu'ils m'avaient conditionné avec leur système séculaire. Et c'était
vrai, bien sûr, mais on peut aussi bien dire que là était un échange poétique
essentiel, au plus haut niveau humain, et des plus surprenants. Quand je
suis sorti dans le désert, je n'avais pas changé, mais le désert, lui,
n'était plus le même.

(tiré d’une lettre à l’auteur)

 Yves Heurté

 

 

L’autre versant « ou l’absence au milieu du cœur »

mercredi 1er mars 2006.

 

Les éditions Chemins de Plume s’enrichissent aujourd’hui d’un livre qui contient toute une vie dissimulée sous les feuilles du souvenir. Avec L’autre versant Jean-Marc La Frenière nous offre un recueil où l’absence tient toute la place, de la première page à la dernière ligne.

Cet auteur canadien porte jusqu’au sommet de la tour la déchirure d’une séparation entre la source d’hier est la clé du silence. Il existe des coeurs attachés à une âme et lorsque le destin se jette sur la Faux, il frappe le bonheur d’un vertige foudroyant.

 La vie semblait trop courte et le rêve trop grand pour habiller d’amour ces heures de tendresse. Heureusement, la neige n’efface que l’empreinte si fragile de nos pas sans atteindre le murmure de nos confidences. La compagne du poète est partie si rapidement, telle une phrase suspendue à la tiédeur d’une bouche, que le vide aussitôt, voulut prendre sa place, mais le verbe, comme un enfant de lumière, lui a ravi l’espace.

Dans ce recueil, la poésie se fait chair, se fait femme, se fait éternelle. Elle peuple chaque vers d’une présence si réelle que le sang frappe à l’artère des mots. L’amour de Jean Marc La Frenière brise le sablier infernal et soulève le temps au-dessus de sa roue. Tout se fige à l’ombre encore frémissante. Céline éblouit le paysage et semble réinventer chaque geste du quotidien. Elle est le présent mais aussi le futur. L’un et l’autre tournent dans l’arène du passé, couvrant chaque image d’ecchymoses. La caresse semble si proche du corps du poète que le lecteur peut réellement sentir le frôlement d’une main, le déplacement d’un corps, respiration au pays du souvenir.

Nous entrons non plus dans un livre, mais dans un monde, où l’artiste blessé met à nu la racine d’une autre vie, celle que la coulée du cœur alimente sur l’île imaginaire qui précède le départ de l’Aimée.

Ne nous y trompons pas, voici de la très grande poésie où la présence d’une âme recrée le rêve et pousse la mort vaincue dans le brasier de l’amour.

Le verbe sur les ailes de la métaphore transporte le lecteur au-delà des mots. Cette poésie dans toute sa pureté, dans toute son innocence, n’aime et ne parle que de la vie, qui porte le feu jusque dans les entrailles du lecteur.

Il semble impossible de refermer ce recueil comme on repose un ouvrage ordinaire, car cette lecture transfigure les êtres qui entrent dans le miracle absolu de l’absence.

Chaque mot ressuscite la parole, chaque vers retrace la course immobile du poète. L’espoir, qu’effeuillent les heures, ne s’épuise jamais sur la croix des soupirs.

Je recommande chaleureusement ce recueil de Jean-Marc La Frenière car il représente le rêve impossible de l’amour et de l’absence. Ton regard, lecteur, après cette traversée éblouissante et terrible, se posera sur l’autre versant du monde et ton être sera à jamais différent.

 

" Quand je ferme les yeux
c’est encore toi qui rêves derrière mes paupières.
Je n’irai plus pour toi dévaliser la mer
ni faire le marché dans les plis du soleil.
Je n’irai plus pour toi fleurir le nid du cœur
ni ramasser des oeufs qui gisent en débris.
Je reste seul debout sous le mépris du temps
avec ta mort stupide qui enfle dans mon coeur.
Couvert d’ombre et de larmes
je n’y suis pour personne.
Je ne frappe plus aux portes
pour réveiller les hommes.
Mes mains ne servent plus
qu’à chercher ta présence.
Mes mots ne servent plus qu’à dire ton silence.
Tout ce qui manque au monde
y manque plus encore.
Je me perds de vue
comme un vêtement sans corps."

Victor Varjac

 

"On croit changer le monde
sans rien changer à l'homme"

Un des plus beaux recueils de Poésie qu'il m'ait été donné de lire, une force d'amour déchirante irrigue ce poème sans fin, cette échappée belle au-delà de la vie et de la mort. J'eusse aimé que cette épopée d'amour tragique n'ait jamais été écrite: en elle gît notre réalité la plus profonde, et ce passage insensé de la Présence illuminante à la Disparition définitive ouvre une brèche éclatante dans l'inertie apparente des jours où les fossoyeurs du Temps des Cerises n'ont de cesse de jeter l'opprobre sur tout ce qui grandit notre existence livrée à la falsification permanente du coût de la vie décrété par les mercenaires qui font régner la terreur sur la terre. Jean-Marc La Frenière s'est dépouillé de tout ce qui n'est pas l'Amour:

"...Je t'écris

 Je t'écrirai toujours,

du non-sens à la rage, de la blessure au cri,

de la douleur au geste, de la douceur au gouffre

jusqu'à creuser ma tombe...."

La poésie reste à ce jour l'ultime refuge des hommes et des femmes qui se risquent sur les territoires ultimes de l'amour fou.

André Chenet

 

Pour commander ce livre (12 euros):
chemins deplume@yahoo.fr


Publié dans Prose

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Tôt ou tard

Publié le par la freniere


Tôt ou tard, les rives qu'on franchit redeviennent le fleuve. L'arbre vient-il avant la pierre ? L'âme vient-elle après le cœur ? Chose certaine, le monde change avec l'amour. Les mots sont des sandales marchant sur les cailloux, des pieds nus sur le sable, des raquettes en babiche pour affronter la neige. Ce que je vois s'ajoute à tout ce que je sais mais j'ignore tout du principal. Les moustaches du malheur ont trompé notre espoir, ont trempé dans la soupe mais n'ont jamais trompé la faim. Je les rase aujourd'hui au fil d'un crayon affuté comme une lame.


Je suis rouge, jaune ou noir. Je suis de toutes les couleurs dessinant l'homme debout. Je suis asiatique, africain, mélomane, du triste violoncelle au tamtam de la jungle. Je suis d'encre et de peau, de chair et de papier de boue et d'infini. Si je suis en colère, je ne suis pas de haine. Je suis de la semence, du blé d'or des champs jusqu'à la miette de pain. Je suis d'azur et d'eau d'érable, de silence et de sang. Je suis de verbe et d'insomnie, de sel et d'herbe verte. Je dois écrire chaque jour comme on puise de l'eau. À mes enfants, je laisse quelques mots, peut-être aussi ma joie, ma tristesse et ma tendresse maladroite, le désir d'être en vie et d'en faire à son cœur. Si j'ai fait table rase, j'aurai au moins créé.


Je dessine une main, pas la main du bourreau, celle qui compte, qui étrangle, qui fouette et fusille mais la main qui sourit, celle qui croit à toutes les mains, à toutes les caresses, au partage du pain, la jeune main qui écrit pour la première fois, la première qui trace un bison sur la grotte, la main du musicien, du menuisier, du poète, du maçon, la main calleuse du laboureur, la main du jardinier cueillant sa première fleur, la paume de la sage-femme tapotant le bébé, la main au feu, la main de l'amitié qui croît, de l'épaule à la roue.


La chaleur est un couteau dans le grand pain de l'air. J'ai tout appris de la terre, sans crayon ni papier. Les mots sont venus plus tard comme des fleurs qu'on n'attend pas. J'ai appris la lumière dans le creux des ténèbres. Les fleuves d'une main sont plus longs que la terre. De Lascaux au laser, de l'âme de la pierre jusqu'au polystyrène, l'art survit à l'homme. Du silex au saxo, le crissement des cigales est devenu musique. De Dib à Diabété, de Coltrane à Rieux, les instruments poursuivent le souffle des voyelles. Le chant des chamans et le cri des oiseaux se mêlent aux sons des cuivres. De Joplin à Meldhau, le piano mélange le noir avec le blanc et les cordes sonores aux vocalises du blues.


J'aurais voulu traverser la vie comme la lumière traverse l'eau. Je voyage dans ma tête et ne reviens jamais. Je dis contre la mort la semence vivante. J'écris le sang du cœur le long des murs osseux. J'aurai cherché partout la fleur de la fleur, de l'herbe entre les mots, le feu qui nous anime sous la glace et la pierre, cette blessure en nous que l'amour seul guérit, la flamme qui persiste quand tout le reste dort. Je suis debout. Je veille. Je porte les insectes sous l'écorce des mots. Moi qui voulais tout dire, je ne finirai pas à la fin d'une phrase. Je lègue à mes enfants le devoir de vivre et de faire mieux que nous. Le fardeau de la preuve est trop lourd à porter. Du moins aurais-je laissé un peu de moi entre les lignes, de mon sang, de mes rêves, en espérant une terre meilleure que le monde où l'on vit. On ne part jamais sans laisser sa présence.

 


Publié dans Prose

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Louise Michel

Publié le par la freniere


Louise Michel, née le 29 mai 1830 à Vroncourt-la-Côte (Haute-Marne) et morte le 9 janvier 1905 à Marseille, alias Enjolras, est une militante anarchiste et l'une des figures majeures de la Commune de Paris. Première à arborer le drapeau noir, elle popularise celui-ci au sein du mouvement anarchiste.

Préoccupée très tôt par l'éducation, elle enseigne quelques années avant de se rendre à Paris en 1856. Là, à 26 ans, elle développe une activité littéraire, pédagogique, politique et activiste importante et se lie avec plusieurs personnalités révolutionnaires blanquistes du Paris des années 1860. En 1871, elle participe activement aux événements de la Commune de Paris, autant en première ligne qu'en soutien. Capturée en mai, elle est déportée en Nouvelle-Calédonie où elle s'éveille à la pensée anarchiste. Elle revient en France en 1880, et, très populaire, elle multiplie les manifestations et réunions en faveur des prolétaires. Elle reste surveillée par la police et est emprisonnée à plusieurs reprises, mais poursuit inlassablement un activisme politique important dans toute la France jusqu'à sa mort à l'âge de 74 ans.

Elle représente une figure importante de la Commune de Paris et de l'enseignement révolutionnaire des années 1860, et constitue encore aujourd'hui une personnalité influente dans la pensée révolutionnaire et anarchiste.

 


Bibliographie


Fleurs et ronces, poésies, Paris.

Le claque-dents, Paris.

Lueurs dans l'ombre. Plus d'idiots, plus de fous. L'âme intelligente. L'idée libre. L'esprit lucide de la terre à Dieu... Paris,1981

Le livre du jour de l'an : historiettes, contes et légendes pour les enfants, Paris,1872

Légendes et chansons de gestes canaques, 1875, Nouméa

Le Gars Yvon, légende bretonne, Paris, 1882

Les Méprises, grand roman de mœurs parisiennes, par Louise Michel et Jean Guêtré, Paris, 1882

La Misère par Louise Michel, 2e partie, et Jean 1re partie, Paris, 1882

Ligue internationale des femmes révolutionnaires, Appel à une réunion. Signé : Louise Michel, Paris, 1882

Manifeste et proclamation de Louise Michel aux citoyennes de Paris, Signé Louise Maboul, Paris, 1883Le Bâtard impérial, par L. Michel et J. Winter, Paris,1883 

Défense de Louise Michel, Bordeaux, 1883

La Fille du peuple par L. Michel et A. Grippa, Paris, 1883Contes et légendes, Paris, 1884Légendes et chants de gestes canaques, par Louise Michel, 1885.

 Les Microbes humains, Paris, 1886

Mémoires, Paris, 1886,

L'Ère nouvelle, pensée dernière, souvenirs de Calédonie (chant des captifs), Paris, 1887

Les Crimes de l'époque, nouvelles inédites, Paris, 1888

Lectures encyclopédiques par cycles attractifs, Paris,l888

Le Monde nouveau, Paris,1888 Prise de possession, Saint-Denis, 1890

À travers la vie, poésies, Paris, 1894

La Commune, Histoire et souvenirs, Paris, 1898

Le Rêve, (dans un ouvrage de Constant Martin) Paris, 1898


Œuvres posthumes :


Vol. I. Avant la Commune, préface de Laurent Tailhade, Alfortville, 1905Les Paysans, par Louise Michel et Émile Gauthier, Paris, Incomplet.

Je vous écris de ma nuit, correspondance générale, 1850-1904, édition établie par Xavière Gauthier, Édition de Paris-Max Chaleil, 1999

Histoire de ma vie, texte établi et présenté par Xavière Gauthier, 180 pages, Presses Universitaires de Lyon, 2000, Lettres à Victor Hugo lues par Anouk Grinberg, cédérom, Frémeaux, 2008

Le livre du bagne, précédé de Lueurs dans l'ombre, plus d'idiots, plus de fous et du livre d'Hermann, texte établi et présenté par Véronique Fau-Vincenti, 200 pages, Presses Universitaires de Lyon, 20007Légendes et chansons de gestes canaques (1875), suivi de Légendes et chants de gestes canaques (1885) et de Civilisation, texte établi et présenté par François Bogliolo, 238 pages, Presses Universitaires de Lyon, 2006, La Misère roman de Louise Michel et Marguerite Tinayre, texte présenté par Xavière Gauthier et Daniel Armogathe, 1203 pages, Presses Universitaires de Lyon, 2006,

 

 

*


Monsieur,

Je ne sais ce que je vous dirai mais je suis au désespoir et il faut que je vous écrive pour souffrir moins. Je ne m'inquiète pas si ma lettre doit vous paraître étrange car vous ne me connaissez pas et tout ce qui me tourmente ne peut vous toucher, mais il faut que je vous le dise pour me calmer un instant.
Mme Demahis, ma grand-mère que je n'ai jamais quittée, est dangereusement malade et je me trouve sans force et sans courage contre cette affreuse inquiétude. Je suis comme folle, je ne sais pas ce que je fais ni ce que je dis. L'idée de la perdre est horrible pour moi et je n'en ai pas d'autre. Je vois bien qu'il n'y a plus d'espoir et que tout ce qu'on me dit de rassurant n'est que pour me consoler et cependant, malgré son âge, je ne puis m'imaginer qu'il me soit possible de vivre sans elle. J'oublie presque qu'il me resterait ma mère à consoler. Depuis que je suis au monde, je n'ai jamais quitté mon aïeule. Elle a été ma seule institutrice. Nous ne vivions que l'une pour l'autre et maintenant tout cela va finir. Je ne sais ce que je vous dis. Mes idées se brouillent mais vous me pardonnerez et vous m'écrirez quelques lignes pour me donner un peu de courage car je n'en ai plus. On dit que je suis pieuse, eh bien, si je la perdais, il me semble que je ne croirais plus rien. Dieu serait trop cruel.

Je trouve sous ma main je ne sais quels brouillons ; je vous les envoie. Ce sont peut-être les derniers que vous recevrez de moi. Si je la perdais, je ne ferais plus rien ou bien cela me ferait mourir. Alors, frère, vous feriez quelques vers sur ma tombe. Adieu, pardon de cette lettre, je suis folle de douleur, je ne sais que devenir, tout me semble mort, écrivez-moi.

Lettre à Victor Hugo


*

Le pôle Sud


Pourquoi ne pas aller vers le mystère immense ?

On est sur le chemin ; jusque-là nous verrons

Les hardis baleiniers franchissant la distance ;

Un jour avec eux nous irons.

Nous verrons sous les eaux les immenses prairies

Où la plante sans fleurs a des rameaux géants,

Où la bête fleurit - varech, holothuries,

Coraux, monstres, nains ou géants.

Nous verrons, nous verrons l'éclat du jour polaire,

Et nous irons toujours, nous irons, nous irons ;

Peut-être un continent s'étend sur ce mystère ;

Alors, nous le traverserons.

Bien plus vite on ira sur les routes nouvelles ;

Navires sous-marins et navires des airs

Bientôt tous viendront là. Blanches on voit leurs ailes

Aujourd'hui sur les grands flots verts.

Bientôt on entendra souffler comme une bête

La machine puissante, et l'électricité

Conduire dans les airs les flottes. Ô tempêtes !

Glaces et nuit, tout est dompté


*

Louise Michel

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Poème du Grand Nord (Haiti)

Publié le par la freniere


au poète Gérard V. Étienne

 

«Il n'est au monde qu'une seule aventure: la marche vers soi-même, en direction du dedans, où l'espace et le temps et les actes perdent
toute leur importance.
»
 Henry Miller

 

expulser la femme qui est en nous         qui nous oblige à transgresser / à s'élever comme l'encens comme le sel des marées basses aux pieds nus infiniment petits
isoler l'amour et la femme dans ses quartiers de haute mésaventure adjugés pour les dimanches de grande patience


jusqu'au jaillissement de la dernière goutte d'homme à chevaucher le long des rives sans amarres
jusqu'à l'accomplissement de mes désespérances sans succès


ce sont des mots que je voudrais entendre dire des mots de tous les continents à épeler doucement par la bouche et la salive des hommes
des mots qu'on ne prononce que le matin d'anniversaire
des mots de jeunes filles adoucis dans les lèvres
des mots enfermés dans l'abondance des récoltes
des mots aux rêves les plus anciens
des mots provoqués par la permanence des fleurs et des ilotes
des mots à la mesure des empreintes et des tendresses
des mots pour que je me souvienne sans chercher
des mots de ville de filles élancées de la moisson à venir
des mots pour ainsi dire que je répèterai les mains ouvertes


ce sont des mots que j'aimerais aussi apprendre à dire         des mots de         l'omoplate fatigué de ta joie
des mots aussi rares que le soleil après la neige
des mots graciés avant même la sentence
des mots que l'on se dit à vingt ans
des mots de haute cheminée au-delà de tes yeux
des mots d'un enfant orphelin égaré dans le deuil
des mots qu'on ne prononce qu'à la première douleur
qu'à chaque battement de cœur d'un ultime honneur


soit la migration des monarques et ses sujettes à plein la vue / la lune qui
prolonge les amours / les mots au festival des tulipes

ce sont des mots qui nous forcent à écrire dans la passoire des syllabes et des voyelles entremetteuses jusqu'à la déraison


ce sont des mots si fragiles au large de nos bras         des mots à chaque étape de mon adolescence
des mots de cœur qui m'apportaient source de l'amitié
ces mots ce sont les mots à chaque fois que tu es belle
ma femme toujours plus belle à chaque grossesse rapide


voilà il n'y a que nos mots dans les îles qui ont fait naufrage aux souvenances de ce que nous sommes / primates mal rangés contre leur gré qui n'ont pas eu la chance de se moquer des fleurs et des coquelicots sur les plages


devrais-je choisir le mythe de l'horreur / le désarroi de l'arc-en-ciel /
la tiédeur de nos tendresses à partager au rythme des scarabées



des mots toujours des mots à ne pas dire dans ce pays où se surveillent les fantômes / où veillent les poètes de province dans tout leur mécontentement
des mots que l'on se dit à vingt et un ans
des mots usés sur ta joue noire
des mots captifs de la main d'un enfant
des mots noyés à chaque fois que tu t'interroges sur le pavot de ma conscience
des mots indéchiffrables à peine débarqués des limons
des mots de privation sans appartenance aux neuvaines et aux prières
de misaine
des mots sans carte de navigation pour aller en haute mer
des mots qu'on ne prononce que le dimanche de carnaval et dans les îles


et voilà que j'aimerais fixer l'eau de ton exil éclaté comme un naufragé
au fond du golfe de ses pénitences
afin de regarder les fleurs sur la route d'où je suis né
villages sans racine et villes sans histoires depuis le temps de la quête inachevée des crucifiés et salamandres de première main


mais regarde avec élégance cette douleur désamorcée ce gémissement de ma géographie
cette nomenclature de circonstance laissée derrière toi
et tous ces mots évanouis dans la mêlée comme l'iguane désordonnée


regarde ce qui fait la différence entre mes conquêtes et les conséquences à ma liberté

regarde les mots
ces mots de femmes de première vigile
mots d'enfants effrayés et qui ont faim
mots de putes à rabais et sans joie
les mots de tous les jours de ma jeunesse dans les rues
ces mots qui ne reviennent guère aux fêtes de l'enfance


ce livre ouvert sur la table parmi les bègues et les obèses du collège qui m'ont fait croire que la femme est une brisure de mon côté gauche ----
à surveiller dans mes poèmes et mes voyelles à boire jusqu'à la rédemption de mes trente ans


regarde au loin cet enfant de premier chant qui n'a pas encore menti ni partagé la grande route des folles peines
regarde ses yeux et son sourire à moitié lu parmi la foule des aveugles qui quelque part nomment les poètes


c'est que j'aimerais apprendre à lire les mots de l'amitié qui fait l'éloge des anémones et des muguets
à désirer la page illisible mais qui dit les mots de ma désespérance
le cheminement de mes absences prolongées
la joie de mes désillusions formulée sans même y croire


à toi la diseuse de la bonne aventure de vivre ivre parmi les hommes
et parmi ceux de la mauvaise saison
ceux qui couchent dans leurs saletés
parmi les hommes et les musées friands des femmes amoureuses
de brutes et de tulipes


passe ton chemin et remplis les vers de la mémoire
voyante improbable que je griffonne dans mon sommeil
fille d'Athènes que j'ai perdue en chemin
dans le frimas de ma patience démesurée
dans la ville


c'est qu'il me faut apprendre à dire des beaux poèmes
que l'on entend qu'une fois aux pêches de l'amour
au fond du jour et près d'une main de femme
que boulange le désir


ô crieurs de journaux du samedi
vous qui faites passer les mots du quotidien
qui chancelez vers moi abandonné dans les pages
vous qui n'existez que dans l'asphalte des rues
qui dites les blessures de ce pays d'agonies
qui faites la louange du bonheur et de l'amour
des hommes pour cette terre d'entretués jusqu'au massif du monde
vous crieurs de journaux du dimanche
et que j'accueille sans réticence dans ma défiance
dans ma douleur
ma clameur


pourrais-je encore avec des mots du clochard
essayer d'apprendre à dire des poèmes
dans la morosité de la nuit jongleuse de mon enfance
à dire la louange et la feuillée des mots
qu'il ne faut guère retenir
ces mots de la fraternité en marche
ces mots que l'on ne se dit qu'à vingt ans
ces mots que l'on écrit sans virgule
sur la paume de la main d'une femme passagère
sous la poussière du vieil âge


Saint-John Kauss


Montréal (Saint-Léonard),
Parc Luigi Pirandello
15 avril 2005

 


Publié dans Poésie du monde

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Fuite

Publié le par la freniere


ma vie a commencé dans un placard
sous les dépouilles et la poussière
je suçais les morceaux de sucre volés
dehors la lune à petits pas arpentait le toit
ponctuant le début de mon surcroît de vie
replié dans la fragilité de mon aventure
la curiosité me poussa dans l'escalier
mais je butai sur la douzième marche
et les portes ouvrirent des yeux muets
d'effarement devant ma nudité
pendant que je courais sous le ciel indifférent
les mains serrées sur un paquet de peur
une étoile jaune tomba du ciel
et frappa ma poitrine
c'est alors qu'il m'attrapèrent
et m'enfermèrent dans une boîte
qu'ils trainèrent partout sur la terre
pour figurer ma honte
autour ils se battaient à coups de pierres
et faisaient des étoiles un énorme brasier
tous les jours ils venaient me toucher
mettre leurs doigts dans ma bouche
et me marquer de noir et de bleu
mais par une fissure dans le mur
je vis un arbre en forme de feuille
et un matin un oiseau me vola dans la tête
je me mis à aimer si fort cet oiseau
que quand mon maître à l'œil bleu
regarda le soleil et s'aveugla
j'ouvris la cage et cachai
mon cœur dans une plume jaune

 

Raymond Federman

Publié dans Poésie du monde

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Point Barre no 6

Publié le par la freniere


Libre de mots, de langues, de formes, la poésie trouve toujours à remuer ce qui sommeille en nous et ne demande qu'à être formulé au plus juste, au plus intime, au plus proche. C'est ce que propose de faire la sixième livraison de Point Barre qui a donné à moudre aux auteurs qui ont voulu tenter l'aventure, le bon grain et l'ivraie d'une « vie de m... ». Sans point d'exclamation, avec le masque de trois points de suspension, ce M espiègle se donne à entendre et à lire comme bon leur/ nous semble. « Merde, mots, mer, mère, moi , maladie, malaise », oxymore de la vie et de la mort, jeu phonétique d'un M/ « aime » sont autant de variations autour d'une même lettre, d'un même son, que nous proposent les textes ici rassemblés. Toutefois, l'heure est moins à l'amour qu'à la merde dans l'interprétation qu'en donnent les poètes. La thématique proposée par la revue a fait jaillir une sourde inquiétude, sous ses formes les plus diverses, dans ces textes courts et intenses. La poésie est ici d'abord convoquée pour dire que l'on entend gronder le monde et le ventre de ceux qui ont faim, la colère de ceux qui ne veulent plus supporter les mensonges, les hypocrisies institués. Mots pour dire la merde des maux d'une vie qui, dans la plupart des textes, apparaît sous sa face obscure, celle des souvenirs de voyages amers vers des îles dont le soleil est trompeur, celle de la haine, du racisme, des bombes et des enfants massacrés. Merde d'une longue déception devant les chaos et les égarements de l'homme. Il s'agit de dire merde aussi, à la fragilité, à la désespérance, aux emmerdements d'un quotidien sans joie avec les mots d'une poésie qui  les transcende. Ce qui frappe avant tout dans ce florilège que nous offre Point Barre, c'est la récurrence des angoisses, des préoccupations, des points d'ancrage dans l'actualité de Gaza, de l'Irak, des lieux où l'homme dérive, transforme l'or de l'humanité en boue de violence et de déraison.

Point Barre est une revue située à Maurice qui publie des auteurs mauriciens, certes, mais ne se pose pas de frontières et convie des auteurs de tous les horizons géographiques, culturels et linguistiques. Elle offre un cas exemplaire de la disparition progressive des anciens centres occidentaux où la parole poétique construisait ses normes et se donnait pour modèle au reste du monde. Les frontières de la poésie se sont estompées en même temps que la fixité des formes et ce que nous montre cette revue, c'est un monde pluriel ouvert aux quatre vents des mots. Or la parole ici rassemblée nous dit précisément l'achoppement d'une mondialisation qui rime trop souvent avec déraison. Elle expose tout à la fois la pesanteur d'une violence historique qui se perpétue et peut-être plus encore, la brutalité d'un présent qui a disséminé partout les mêmes oppressions, les mêmes aliénations, la même dictature de l'économie et de la pauvreté. La voix des Mauriciens continue de démasquer les faux-semblants de leurs tropiques au charme trompeur dont l'exotisme est depuis longtemps démythifié. La Réunion semble saisie dans une destinée fatale. L'actualité tragique des événements qui secouent Madagascar depuis janvier 2009 est préfigurée dans le texte ici proposé qui se demande si, vraiment, c'est ainsi que les hommes vivent. Loin au-delà de l'océan Indien aussi se retrouve dans beaucoup de ces textes la vision d'un monde unifié dans ses ombres. L'objectif de Point Barre n'est pourtant pas de faire de la poésie le lieu d'un constat social ou d'une revendication politique. Toutefois, en laissant les poètes vagabonder autour de ce mot d'ordre, ordonner leurs mots autour de cette lettre, Point Barre a permis de révéler les convergences qui des Etats-Unis à la République Démocratique du Congo, d'Haïti à la Belgique, de la France à Madagascar,  du Togo à La Réunion, de Maurice à l'Algérie réunissent les auteurs et témoignent de leur inquiétude devant l'héritage que nous laisserons derrière nous. La revue a fait sourdre une voix qui dit l'économie aliénante, nargue les diktats des chefs d'état qui veulent imposer du prêt-à-penser, nourrir nos esprits de prêt à consommer. Ici, on ne consomme pas, on consume des mots cathartiques, on purge dans la colère, la rêverie ou la dérision, les salissures dont on nous souille, et puis aussi, moins gravement, les tracas et les banalités du quotidien. Certains textes en effet ont résolument pris la tangente et ont choisi la voie de l'image, de l'humour doux amer, de l'amour d'aimer et de celui de dire. Leurs jeux de langues veulent donner d'autres directions à cette thématique et l'on voyage de l'un à l'autre, de l'ombre à la lumière, du sourire au souci, du petit tracas au grand malheur. Mais on ne perd pas ce fil sous-jacent qui brode les contours de ce qu'est devenue la vie sous le règne du M de « mondialisation », d'une « modernité » mal contrôlée. Beaucoup de ces mots disent et redisent une vie de mensonges amers et de promesses non tenues. Trop sans doute pour ne pas nous marquer. Et l'on est longtemps hanté par cette question lorsque l'on ressort à regret de cette collection de textes denses : que nous a fait ce monde, que nous fait-il pour que spontanément nous nous accordions à entendre « merde » plutôt que « aime » dans ce M ?

Point Barre nous permet donc une fois de plus de prendre le pouls de la création contemporaine dans sa diversité, l'irisation de ses genres, dans ses incandescences, ses sourires complices et ses grincements de dents. Et si le quotidien déraille, la poésie, elle, se porte bien. Elle se montre ici dans tous ses états : formes fixes ou libres, créoles mauricien, haïtien, réunionnais, anglais, français, traduction du chinois, auteurs confirmés ou jeunes talents issus de tous les pays, de tous les imaginaires. Cette revue nous montre une fois de plus que la poésie est tout à la fois l'espace où le réel est mis en scène et transcendé, le lieu où les conflits s'exposent pour être mieux métamorphosés en langage. La poésie ne console pas, elle met les petites et les grandes blessures à vif pour mieux les curer et nous en libérer. Si la littérature ne résout rien, elle questionne, déconstruit les évidences, empêche le silence, détourne les conventions et nous permet d'explorer d'autres territoires, ceux du verbe, qui nous entraînent loin des contingences et des déceptions du quotidien. C'est à ce processus alchimique de transformation d'une vie de m... en une vie de mots que nous invite ce numéro 6 de Point Barre.

 

 

Valérie Magdelaine-Andrianjafitrimo

 


Le numéro 6 de la revue, sorti le 29 avril 2009, est dédié au quotidien et aux revers ordinaires de l'existence, et a pour titre « Vie de m... ». Il comporte 31 poèmes inédits en français, anglais et créole, agrémentés de trois illustrations originales de Gabrielle Wiehe. La préface est signée Valérie Magdelaine, maître de conférences en littératures de l'océan Indien à l'Université de la Réunion.

 

 

Figurent au sommaire les auteurs suivants :

 

Alain Gordon Gentil (île Maurice)

Alex Jacquin-Ng (île Maurice)

Arnaud Delcorte (Belgique)

Catherine Andrieu (France)

Catherine Boudet (La Réunion)

Cathy Garcia (France)

Daniel Aranjo (France)

Daniella Bastien (île Maurice)

Dominique Casimir (La Réunion)

Eric Brogniet (Belgique)

Gabriel Okoundji (RDC)

Gillian Geneviève (île Maurice)

Han Dong (Chine)

Hery Mahavanona (Madagascar)

Jean Claud Andou (île Maurice)

Jean Joseph Sony (Haïti)

Jean-Marc Thévenin (France)

Josaphat-Robert Large (Haïti)

Kenzy Dib (Algérie)

Pierre le Pillouër (France)

Michel Ducasse (île Maurice)

Muriel Carrupt (France)

Richard Beaugendre (île Maurice)

Sénamé Koffi (Togo)

Sylvestre Le Bon (île Maurice)

Tahir Pirbhay (île Maurice)

Toussaint Murhula (RDC)

Umar Timol (île Maurice)

Valérie Fontalirant (France)

Yusuf Kadel (île Maurice)

Zafirr Golamaully (île Maurice)

 

 


 

 

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Un mot qui tombe

Publié le par la freniere


Il m'arrive de parler avec le bruit des fleurs, le murmure des arbres, le crissement des insectes, le feulement des bêtes. Un mot qui tombe peut rouler dans les pierres et faire une montagne. Un autre qui s'envole peut dévorer le vent ou laisser dans les nids des œufs de métaphores. Tous les hommes d'avant moi, tous les hommes d'après, habitent ma parole, du premier feu de bois aux tables des bistros. Je prends leurs mots pour en faire des roses, des nuages, des pierres que l'on frotte. J'en attends l'étincelle au milieu de la nuit. J'apprends le goût des fruits et le chant des oiseaux. J'apprends le nom des fleurs pour charmer les abeilles. Je ne veux plus qu'on demande le prix. Ne tuez plus tout ce qui donne à vivre. Demandez l'impossible, il tient la vie debout. Un essaim s'est posé sur un cadavre d'arbre. C'est la vie qui bourdonne dans ce qui fut sa mort. Où se trouvait la sève, le miel prend le relai.


Peu importe la couleur de l'encre, c'est le sang des blessures que mes phrases traduisent. Je ne sais pas la route. J'appartiens aux phrases qui m'écrivent, me raturent et m'éclairent. Je vais de lèvre en lèvre, de la tête à mes doigts, prenant le pouls du cœur et le rythme du monde. Je monte par les mots. Ils me font une échelle dans le trou de mon corps. Ils disent le soleil sans cacher le nuage. On peut tout faire avec les vingt-six lettres, pourquoi en faire des mensonges ? Il faut apprendre à vivre pour apprendre à mourir. À peine suis-je un homme ? Je regarde un nuage et je suis le nuage. Je bois et je deviens la source. J'aime et je deviens meilleur.


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Aphorisme du jour

Publié le par la freniere


C'est quand la rivière déborde qu'elle apprend ses limites.

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Sans un mot pour le dire

Publié le par la freniere


Quand je casse une assiette dans la vaisselle des pleurs, je manque de syllabes. Je remue de la voix un chaudron plein de peines. Je ne sais pas qui souffre mais je souffre avec eux. Je laisse mon cœur à la maison mais je n'ai pas de maison. Je prends la route mais je n'ai pas de route. Je ne tiens pas debout sans un mot pour le dire. J'avance sans savoir où je vais mais je tiens à m'y rendre. Je viens du ventre de ma mère, de l'eau du fleuve, du sillage des étoiles, du fracas des planètes. Tant que l'amour existe, le lointain habite le plus près et l'infini surgit du plus infime. Les fleurs poussent sur le dos des rochers. L'écale protège encore le duvet de l'amande. Le blé devient le pain pétri de basilic. Le vide des récipients se remplit d'espérance.


Pourquoi l'homme détruit-il ses raisons d'être ? Une armée tue d'abord ce qui est le plus beau. Ses balles n'atteignent jamais le parquet de la Bourse. À celui qui a froid, à celui qui a faim, n'ais-je plus rien que des mots à offrir ? Ma chanson des rues ne parle pas de pain mais de blé, ne parle pas de feu mais de bois, d'allumette et de poêle. Ce qui sera n'efface pas ce qui fut. Au-delà de la route, le lointain se rapproche des lignes de la main. À lire dans les étoiles, le poème est en haut. À lire les racines, le poème est en bas. J'avance entre les deux avec le bruit du vent. L'arbre et l'homme sont mêlés l'un à l'autre, la pierre et l'eau, l'air et le feu, le pollen et le vent, la parole et le sang, la sève et la semence. La nuit commence avec le jour. L'enfance continue dans les pas du vieillard.


L'hiver, je rêve dans la dormance des érables. Au printemps, je m'éveille à l'orée de la sève. Quand les oiseaux gazouillent, les arbres veulent voler. Je parle à la rivière par la bouche du vent. Les mots sont une eau sombre qui s'allume à l'écoute. Les morts sont vivants quand on parle avec eux. Nous ne partons jamais comme nous sommes venus. Des milliards d'atomes transforment la goutte d'eau. La terre ensemencée sent l'ovaire fécondée, la transhumance et l'enfantement. L'écorce de l'amande n'a pas encore durcie. Depuis le premier jour, chaque heure est plus près du départ. Nous allons sans savoir vers où. L'important est d'apprendre à chaque jour à aimer un peu mieux.


Il y a des hommes qui portent en eux la prison. Dès qu'on ouvre la porte, ils la ferment et se cachent. Je veux porter le ciel même six pieds sous terre, le soleil sous zéro, mon amour sous les balles, l'espoir des bourgeons sous la dormance des arbres, les fleurs du jardin parmi les terrains vagues. Mon crayon est une pelle creusant le cœur du monde. Mes paumes ressemblent au chagrin des enfants, aux joues rouges des pommes, au manche d'un marteau. Un arbre me regarde, sur le point de pleurer. Mille arbres me saluent de leurs branches méfiantes. La forêt sait déjà qu'elle finira couchée sur la remorque d'un camion. La main qui touche à l'argent pourrit. Sa chair se décompose en dettes et en créances. Celui qui ne sait pas mentir doit apprendre à se taire.


Nous y sommes tous pour beaucoup dans le malheur du monde mais certains plus que d'autres, ceux qui rentrent dans le rang et courent à l'abattoir sans même qu'on les pousse, ceux qui pillent la terre et dilapident le cœur. Ils ont peur de l'espoir. Ils en font des loteries. Leur bouche ignore le sourire et leur main le salut. Tous les enfants du monde, noirs, blancs, jaunes, unissent leurs couleurs sur le dessin du ciel. Leurs crayons réunis dessinent l'arc-en-ciel. Ils s'amusent en chantant dans la maison du cœur. Avant même les vitres, ils posent des pots de fleurs sur le bord des fenêtres. Ils ne posent pas de portes. Ils en font des radeaux. Un rire éclate dans chaque planche, chaque poutre, chaque veine. De grands clous de bonheur soutiennent l'espérance, mais pour combien de temps ? La liberté s'avance avec les bras ouverts. Elle ne sait pas encore qu'un tireur fou la guette avec son arme, son chéquier, ses horaires, ses lois.


Publié dans Prose

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