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Comme une feuille au vent

Publié le par la freniere

Il y en a qui vivent avec les yeux fermés à clef,

le cœur vidé de ses meubles,

les bras fermés aux autres,

les deux pieds dans les plats.

Mes souliers sont usés à tant chercher la route

et mes poches trouées par les clous des poèmes.

J’avance ligne à ligne au-devant du couchant.

Je n’entends plus qu’à peine les trilles de la vie.

Sa lumière s’amenuise en repliant ses ailes.

Je ne sais déjà plus contourner les tempêtes.

Mes yeux regardent à peine les îles des nuages.

Le jour hésite au ras des arbres.

Chaque seconde travaille à mourir un peu moins.

Si le temps s’arrêtait,

je tomberais de moi comme une feuille au vent.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Poésie

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Temps sec

Publié le par la freniere

Il te brûle le désert

L’éclat de la solitude

Si dur si sec

À quoi ça sert le désert

 

C’est là où retombe

Toute la poussière du monde

 

 Christiane Loubier

 

 

Publié dans Poésie du monde

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Dans le vide

Publié le par la freniere

Dans le vide

 

Il m’avait dit : dans six mois

c’en sera fini de moi

et de mon cancer.

Il voulait que j’aille le voir

dans sa montagne, là-bas.

Il voulait me donner ses livres

avant le grand voyage.

 

Passant par là il y a peu,

j’ai appelé, voulant m’arrêter,

mais ce jour-là, il n’y était pas.

Peut-être l’avait-on conduit à l’hôpital,

Peut-être était-il assommé de médicaments,

ou si occupé à tromper la solitude

en tête-à-tête avec sa bibliothèque

que plus rien ne pouvait l’atteindre...

Comment savoir ? Il m’avait dit aussi

qu’il n’avait plus ni famille

ni amis sur qui compter.

 

Je n’y suis pas retourné. Bêtement,

j’ai laissé passer le temps.

Mais à plusieurs reprises depuis

j’ai tenté de l’appeler, en vain,

la gorge nouée, imaginant là bas

le téléphone qui sonne

dans une maison vide.

Et c’était un peu comme si j’avais,

silencieuse,

la mort au bout du fil.

 

Michel Baglin

 

consulter L'ardent Pays

 

Publié dans Poésie du monde

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Mes vieux os

Publié le par la freniere

Si on ouvrait mon corps

on trouverait des mots,

une chanson de ma mère,

les mains de mes enfants

retenant mes vieux os.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Poésie

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Aphorisme du jour

Publié le par la freniere

Depuis qu’on laisse aux bombardiers le soin de labourer la terre, les jardiniers sont fossoyeurs.

 

Publié dans Aphorisme du jour

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L'utérus des étoiles

Publié le par la freniere

Nos racines commencent dans l’utérus des étoiles. Elles ramifient dans l’eau jusqu’au caprice du feuillage, jusqu’au poids du parfum, jusqu’aux gestes des mains, de l’abeille au pollen, de la source à la mer, de la poussière au ciel. Les oiseaux sont mes frères, les roches mes cousines, les bêtes mes amis. Je les remercie tous. Les grands bras de la pluie font partie de mon corps. Le soleil est en moi comme je suis en lui. Les herbes qui ont faim alimentent la pluie. La sève respire par les feuilles en hommage au soleil. Les plantes sont d’anciens rochers aux sources planétaires. Un grand fleuve de quartz irrigue la forêt.

Je suis uni à la croissance, à la fécondité, aux morts, à tout ce qui pullule au ventre de la terre. J’apprends à vivre feuille à feuille, d’une racine à l’autre, de la graine à la table, de la vache à l’étable, de la semence au fruit, du fœtus à l’idée. Je vois avec l’oiseau des deux côtés de la tête. Je deviens l’étamine quand je mange du miel. Je parle avec la terre comme un arbre avec l’eau. J’écoute à peine les prophètes de malheur, les banquiers et les prêtres. Je suis comme un enfant qui s’accroche à la lune. Je nomme chaque pierre avec un nom de fleur.

La pierre, la paille, la transparence de l’eau, le mot, la plante, la fraîcheur, chacun veut voir la lumière. Même la taupe dans le noir de sa terre. On ne sépare pas la vie d’avec la mort. On ne sépare pas la nuit d’avec le jour ni le silence des mots. On ne sépare pas l’utérus de la terre de son odeur séminale. Toutes les racines se touchent. Toutes les feuilles qui tombent nourrissent les vivants. On ne sépare pas la fleur de l’abeille ni l’oiseau de son vol. Quand il pleut quelque part, il fait soleil ailleurs. On ne sépare pas le rêve de l’enfance ni l’homme de la femme. On ne sépare pas les yeux en sourires ou en larmes. Le pétale caché alimente la fleur. Chaque fleuve est un arbre à l’envers. La mer prend racines dans les feuilles des sources.

Le loup avance à pas d'homme. Je lui parle à mots de loup. La lune écoute nos pensées. Nos mouvements dans l'espace atteignent l'inconnu. La vie est nue. La vie est simple. Il y a ceux qui jettent. Il y a ceux qui gardent. Il y a ceux qui oublient et ceux qui se souviennent trop bien. Le plus petit fétu me prête sa lumière. Je lui offre ma voix contre un peu d’espérance. Quand j’écoute les oiseaux, j’ai les oreilles d'un arbre, les yeux d'un lac pour dessiner la soif. Sur mon horloge interne, l'aiguille du sang croise l'aiguille du vent. Je compte l'infini sur les aiguilles de pin. Les oiseaux se répondent d'un nid à l'autre, faisant de la forêt une toile de sons, une verte symphonie, une musique végétale. Je respire dans ma tête le parfum des fougères. Je nomme chaque oiseau. Mes lèvres sont des fleurs.

Les voyages vont et viennent. On ne part jamais, on ne fait que revenir. On va toujours plus loin vers le centre du monde. La porte de sortie est la porte d’entrée. Nous palpons les métaux, les rivages, les hanches. La fleur dans la graine appelle déjà l’abeille. Les étoiles dans l’air noir sont un sel de lumière. Je prends les choses par la main, la révolte à la taille. Les jours changés en cendres, j’en fais des nuits de miel. De la cloche du lichen au vol du papillon, du feutre de la neige au murmure des fleurs, le silence varie. Tout parle autour de nous et demande qu’on l’écoute. Qu’un oiseau fasse un nid dans les bras du lierre, c’est tout le mur qui chante.

Le théâtre des feuilles agite ses ficelles, petits mimes sonores avec des yeux de pluie. Le sang du monde palpite dans son arbre de veines. Tout le corps de la terre s’arc-boute au soleil. Assis comme un lotus, j’écris des mots humides sur le bord de l’étang. Les ouaouarons s’agitent et préparent la nuit. Leurs syllabes dans l’eau font des bulles de lumière. À l’école de l’herbe, le vent dessine sur le vert les muscles des racines dans une mère d’argile. Les fourmis tracent dans le sable un chemin planétaire. La rosée tète encore les petits seins des blés. Un petit suisse roux grignote mon crayon. Il est parti cacher les lettres du mot noix dans le creux d’une page, le cœur en améthyste dans un écrin d’écales. J’ai vu tout l’univers dans ses petites mains, une forêt d’amandes dans ses grands yeux noisette.

Des planètes anciennes colorent l’émeraude, allument les pétales. L’aube frileuse au soleil pale du matin, l’aube coureuse de grève dans un hamac d’écume, l’aube fileuse d’étamine prend son bain de rosée. Rien ne meurt vraiment. J’écoute le potier enterré dans l’argile, le jardinier qui monte en graines, la vaisselle, le silence, les breloques ancestrales, les arbres, les chardons qui deviennent charbon, le forgeron qui rouille sur les rails oubliés, l’affûteur de couteaux qui lance des éclairs. Je porte dans mon sang des globules d’ancêtres. Tout un fleuve utérin remonte par les arbres, les artères du bois, les nervures du roc, les capillaires de l’humus. Les os du quartz brillent sous l’épiderme végétal. D’un dernier coup de crayon, j’en dessine le cœur. Ce n’est pas un oiseau qui cherche à voler. Ce n’est pas une fleur qui cherche à éclore. Ce n’est pas un fantôme qui cherche à renaître. C’est comme une ombre chaude au fond de la matière, à peine le phosphore précédant le silex, le pain de l’homme caché dans la farine du monde, un petit poing de neige où brille une braise, un atome d’atome retenant l’explosion.

Jean-Marc La Frenière

 

Publié dans Prose

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Dans la langue des chiens

Publié le par la freniere

S’il faut une couleur

à l’encre sur la page

qu’on me traduise en fleur

en caresse en baiser

en jargon de galet

en rime de Cadou,

en vers de Villon

en ver dans la pomme.

 

S’il faut du son

dans mon silence

de l’avoine dans ma tête

du rire dans mes yeux

qu’on me traduise en pleur

en nuage de rêves

en cheval au galop

en murmure de source

en grosse bûche d’érable

ou en fétu de paille.

 

S’il manque une musique

à mes maigres bagages

qu’on me traduise en pluie

en guitare en cigale,

en coffre de jouets

oublié par la vie

qu’on traduise mon bruit

en opus de Bach.

 

S’il faut une basse-cour

à mes coquilles vides

qu’on me parle en oiseau

éclairé par le ciel

qu’on traduise ma voix

dans la langue des chiens

qu’on accroche l’amour

à mes grelots déserts

qu’on me traduise en miel

dans l’espoir des abeilles.

 

Je ne veux pas rose

qui n'aurait pas d'odeur

pas d'épines pas de sang

Je ne veux pas de prose

dans le rire des enfants

Je ne veux pas de pose

dans le sang noir du doute

Je ne veux pas d'un homme

qui n'aurait pas de peine

pas d'épaules pas de cœur

 

Jean-Marc La Frenière

 

mis en musique par Loulou de Villères

 


 

Publié dans Poésie

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Frère de l'herbe et du sang

Publié le par la freniere

Je mesure l'odeur de l'herbe, la larme de sève à mes chaussures, la goutte de sang à la blessure du monde. La vie est une béance plus grande que l'univers. J'avance, l'œil sur l'horizon, l'horizon sous les étoiles ; j'avance l'œil moins grand que l'infini ; je tutoie le vent et l'arbre. Des miettes de mes ancêtres s'y promènent, s'y reposent, se marient à l'écorce des arbres, à l'écorce du vent et au parchemin de mes rêves. J'avance l'œil sur l'horizon et je bois le soleil, et je bois la plaine. J'arpente un chant d'oiseau, un rêve de givre et de futur, un rêve de passé. Où es-tu ? Qui es-tu ? Toi dans l'ombre de mes pas : un arbre qui me regarde, un oiseau plus haut que le ciel, une étoile perdue dans les années lumière. Une larme de sève à mes chaussures, j'avance à ma rencontre.

Quand je sauve une abeille tombée à l'eau, un oiseau prisonnier des griffes de mon chat, le petit homme raisonnable, celui qui se croit si grand qu'il croit que la terre n'est pas assez grande, qu'il faut coloniser l'espace, le petit homme raisonnable rit. Il croit que certaines vies sont infimes. Je ne suis pas raisonnable, toutes ces vies me sont indispensables comme l'enfance, comme le rire. Toutes vont à mes côtés comme une partie de moi. Je suis un fils du ciel et du vent. Inlassablement, je scrute à la recherche de l'ancêtre, l'ancêtre homme, l'ancêtre brindille, l'ancêtre poisson, l'ancêtre amibe. Je cherche l'ancêtre du rêve, le premier frisson de la goutte d'eau.
L'homme raisonnable n'en a que faire, il règne dans une jungle de marchands de papier, de marchands d'hommes, de marchands de vies, de marchands de biens. Il règne sur les territoires de la monnaie.
Je parcours la vie en indigène. Je suis d'un ailleurs de paix si incompréhensible aux hommes raisonnables que leurs cartographes s'y perdent. Dans mon monde, j'habite avec des abeilles, des chats et du ciel, aucune place pour les marchands de terre, aucune médaille pour les spéculateurs de l'opulence. La terre, même captive, même soumise, même arrachée à la nature, violée, lapidée, empoisonnée de chimie, reste et restera un morceau d'univers indigène. Ma Terre pleure quand vous la détruisez, elle est mon manteau, ma parure, ma vie, mon tombeau.

Mesurez-vous l'odeur de l'herbe, le chant de l'oiseau, la douleur de l'arbre, quand vous abattez la forêt, quand vous goudronnez ?
Vous parcourez la vie à la hussarde. Vous évaluez l'oiseau, l'arbre et le chant, en poids, en profit. La bête n'est plus la bête, dans votre regard elle devient viande. La forêt n'est plus la forêt, dans votre regard elle est stères, mètres cubes, charpentes, charbon, copeaux. L'homme n'est plus homme, dans votre regard, il est bras, sueur, consommateur et machine exploitable. Vous oubliez que le chant, l'odeur et l'horizon, sont ma richesse.

Vous en tirez vanité. Le reste, n'est que dégâts collatéraux.
J'avance l'œil sur l'horizon, l'horizon sous les étoiles. J'avance l'œil moins grand que l'infini. Je tutoie le vent. J'attends que l'arbre me parle. J'attends que cesse le tumulte.
La vie est une béance plus grande que l'univers.
Je suis frère de l'herbe et du sang.

Jean-Michel Sananès

Publié dans Jean-Michel Sananès

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Fidèles à nos blessures

Publié le par la freniere

Fidèles à nos blessures

"Restons fidèles à nos blessures"

Menacé de naissance
collectionneur d'abîmes
j'en appelle à toutes les peuplades des mots
pour résister à la blessure du monde
et sur les grandes pierres
je dépose mon habit de noyé.

Tristan Cabral
Poème inédit extrait de “N'abusons pas de notre mort”

D'autres poèmes inédits de Tristan Cabral paraîtront prochainement sur le magazine en ligne DANGER POESIE.

 

Publié dans Tristan Cabral

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Comme un gaucher

Publié le par la freniere

Les mots contiennent le réel et inventent le reste.

J’écris comme un gaucher dans un monde de droitiers.

J’écris comme un rêveur dans un monde de penseurs.

J’écris comme une épine dans un monde de pétales.

J’écris comme une cigale au milieu des fourmis.

J’écris du fond des choses comme une craquelure.

Je suis un autobus pour la voix des objets,

un taxi pour ailleurs,

un homme sur la paille regardant le soleil.

Je marche sur les mains sans me fermer les yeux.

 

Il y a trop d’accrocs sur l’habit des caresses.

Le cœur grelotte sous la neige.

Il y a trop de rêves qu’on abandonne aux chiens,

trop d’os mis en laisse.

Je vois des ombres s’évader de leur propre soleil,

l’espoir des voyages dans les rails oubliés,

l’empreinte des images dans les regards éteints.

J’écris à pas de loup sur les chemins de laine.

Les mots ajoutent au cœur les veines qui lui manquent.

Je ne sais pas mourir.

J’apprends à peine à vivre.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Poésie

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