Samedi 4 juillet 2009

 

Quel avenir pour La Romaine ?

 

La rivière Romaine est un de ces lieux merveilleux qui ont survécu sur notre planète très maltraitée par la civilisation industrielle. C'est un fleuve long de près de 500 kilomètres qui unit les régions arctiques du Québec à la côte atlantique, au-dessus de l'estuaire du Saint-Laurent. Né dans les forêts du Grand Nord, il traverse tous les systèmes naturels et alimente un vaste bassin fait de lacs, de rivières et de rapides.

 

Depuis toujours ce fleuve est le domaine où nomadisent les Innus, tribu indienne connue au Québec sous le sobriquet de Montagnais. Les Innus vivent en harmonie avec la rivière Romaine, elle est leur mère nourricière (le nom Romaine dérive de la langue innue, uramen qui signifie rouge, à cause de la couleur des roches). Pour eux, elle est une rivière sacrée, parce qu'elle est liée à leur histoire depuis des millénaires, et parce qu'elle est leur pourvoyeuse en gibier, en poissons, et aussi en plantes médicinales et en baies pour la collecte.

 

La compagnie Hydro-Québec est une multinationale caractéristique du grand capitalisme, avec des intérêts à la fois au Québec et aux Etats-Unis. Son projet consiste, à partir de 2009, dans la construction de quatre barrages en vue de la production d'électricité qui sera vendue directement aux Etats-Unis, grand consommateur d'énergie (fossile ou naturelle). Ces barrages géants (certains devront atteindre 200 mètres de haut) anéantiront la plus grande partie de la rivière et du bassin qui en dépend. La forêt disparaîtra, ainsi que toute vie, et le résultat sera pendant longtemps la décomposition végétale et l'asphyxie de l'écosystème. La nation innue sera privée d'un seul coup de son lieu de vie.

 

Certes, des dédommagements sont prévus. Avec cet art de la division qui caractérise la conquête des espaces naturels, Hydro-Québec a réussi à convaincre une partie de la tribu innue de recevoir des indemnités. L'on peut comprendre que, devant l'ampleur du projet et les intérêts économiques colossaux qui sont en jeu, certains puissent renoncer à se battre. Que vaut la parole d'un autochtone contre la puissance d'une multinationale ?

 

Une femme innue n'a pas renoncé. La poétesse Rita Mestokosho, de la communauté de Mingan, a décidé de livrer combat pour sauver la Romaine. Pour la rivière, comme pour sa grand-mère, elle écrit des poèmes, elle récite des discours, elle raconte ce que cela représente pour la survie et l'enchantement des générations futures. Elle ne parle pas seulement des hommes, elle parle aussi des animaux et des plantes, de tout ce qui compose la vie dans ce monde qui est le sien, auquel elle doit tout, et que son peuple a toujours refusé de posséder pour pouvoir le partager. Avec l'aide des associations et des groupes de protection des minorités - tels que Survival International -, elle cherche à faire arrêter le monstrueux projet de Hydro-Québec.

 

Elle parle de la fragilité de cette rivière, du désastre écologique que représenterait l'inondation de la vallée, des routes qui sabreront la forêt autour du chantier. Elle parle de la fragilité de son peuple, que le projet condamne à mort. Pour ceux que ces arguments n'émeuvent pas, elle a décidé d'avoir recours à l'argument juridique. La nation innue, contrairement à la plupart des autochtones canadiens, n'a jamais signé de traité de paix avec l'Etat du Québec. Le mode de vie ancestral des Innus les rend usufruitiers de la forêt et du bassin de la Romaine, et ils ne sauraient être réduits à une réserve, ni à quelques villages. Rita Mestokosho est prête à aller jusqu'au procès contre Hydro-Québec.

 

Si ce procès a lieu, il fera date dans l'histoire, parce qu'il ne sera pas seulement le procès de la nation Innue contre une entreprise multinationale. Il sera aussi l'appel au secours de tous ceux qui, à travers le monde, minoritaires sur leurs propres terres, demandent qu'on entende leur voix et qu'on leur rende justice. Ils sont faibles, mais leur voix est forte. Si, malgré l'évidence des erreurs de choix du monde technocratique moderne, la rivière Romaine venait à disparaître, nous aurions tous perdu quelque chose dans cette bataille, et nous serions en droit de nous interroger avec amertume sur le futur qui se prépare pour notre descendance.

 

Dimanche 21 juin, j'apprends de Rita que le procès n'aura pas lieu. La nation innue, sous la pression des avocats de Hydro-Québec, a décidé de se rallier au projet. Leur accord comprend une clause définitive par laquelle ils doivent renoncer à toute possibilité ultérieure de porter plainte. On peut comprendre l'argument décisif : tout simplement, cela se fera avec eux, ou sans eux. Il est facile, dans une situation de confort moral, de critiquer cette décision. L'on fait miroiter la promesse d'une amélioration économique, d'emplois pour la jeunesse.

 

La destruction de la rivière Romaine reste néanmoins un drame irréversible dont personne ne peut mesurer les conséquences. Cela me rappelle ce qui se passait aux Etats-Unis il y a vingt ans, alors que les populations indiennes n'avaient pas encore inventé le recours aux casinos pour survivre. Les Apaches de Ruidoso (Nouveau- Mexique) avaient accepté d'offrir leur réserve pour l'enterrement des déchets radioactifs provenant des centrales nucléaires. Pour répondre à la demande grandissante d'énergie des régions les plus avides de notre planète, l'on sacrifie l'existence, l'avenir, la beauté du précieux héritage commun. Restera la mémoire, la voix de Rita Mestokosho, légère et durable avec Nipin :


"Ce mot est une saison
C'est aussi le son que font les saumons
(dans le rêve du pêcheur
Pourtant il nage avec force
avec son dernier souffle
Pour laisser échapper tout ce qui reste
(de son dernier voyage
Viendront aussi les petits fruits
que mon grand-père l'ours attend
au détour d'une rivière
et lorsqu'il se nourrit de l'été
sa graisse dégage toute la valeur
(de la vie.
Moi je puise l'eau qui nettoiera
(mon âme
et les pierres mes grands-pères
guideront mon coeur"


 

Jean-Marie G. Le Clézio

 

Sur le Web, pour soutien, pour information :
- nikitamistuk75@hotmail.com ;
- http://allianceromaine2.wordpress.com.

 

 

 

Par la freniere - Publié dans : Paroles indiennes
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Vendredi 3 juillet 2009

Je ne suis pas la parenthèse qu'on referme mais le point de suspension. Je ne suis pas le nom mais le verbe. Je ne suis pas le verbe avoir. Je suis le verbe être, le verbe aimer. Je me conjugue à tous les temps. Je vois les morts à l'intérieur des yeux faire le décompte des larmes, les fleurs se faner dans la bouche s'affole dans les colonnes de chiffres et se bute au silence. Les voyelles qui dansent s'opposent aux parenthèses. Les lignes de cœur s'agitent comme les doigts de la main. Les petits mots tirent les jupes de la phrase. Les vieux mots s'enlisent entre les lignes et déplacent les tombes.


La langue des affaires ne sait pas chanter. Elle pèse une tonne. Je dois ramasser les larmes sur sa route. J'en fais du feu pour éclairer la nuit, régler mes comptes avec le froid. La

des enfants, les rides sur le cœur. Toute une foule pliée entre deux pages monte à l'assaut des mots. Le feu brûle parmi les alphabets. Le mot rêve route avance en écartant ses pieds. Chaque pas est un abîme. On abat la forêt sans remplacer les arbres. La terre vieillit d'une ride à chaque branche qui manque.  La sève court sous l'écorce sans rattraper le temps. On a fermé l'école des bourgeons, asséché le mot pluie, plié la mer dans un caillou. La fleur devient épine sous les doigts qui l'étranglent. La terre devient soif pour ceux qui veulent la vendre. Ce ne sont pas les mots qui savent mais les plantes, l'herbe bleue des nuages, le tablier des arbres rempli d'aube et de noix, la terre avec ses jambes arquées, l'alphabet des cerises.


Si j'ai de quoi rêver, le pain manque toujours. Les mots claquent des dents sur une corde de papier. Les images font craquer les planches du regard. J'échange un pain pour un crayon, une chaise pour un mot. Quand les assis s'attablent pour manger du voisin, je dois rester debout, un poème à la bouche. Il n'y a pas d'éternité mais l'espérance y croit. Il n'y a pas d'amour et pourtant nous aimons. L'existence des caresses permet d'aimer la vie. Le cimetière est un lieu de passage. De tombe en tombe, les oiseaux imitent les défunts. La terre s'écrit dans le désordre. La pluie se raconte à l'envers, de la jonquille au cumulus. Le vent se lit dans un froissement d'étoffes. Des cœurs fondent à la vue d'une fleur. Des murs tombent dans l'étreinte. Des prisons s'ouvrent avec la clef des champs. Des phrases enjambent les barbelés. Les philosophes et les enfants écrivent la même phrase. Un bébé pleure dans le berceau des lettres. Tout m'est bon pour écrire, une goutte de pluie, de la pierre, du lait. La pâte lève sur la page, faisant de petits pains de la grosseur d'un mot.


L'automne chevauche en amazone la croupe des érables. Toute la forêt hennit au passage du vent. Bientôt la neige effacera la terre. Les pas des animaux devront la réécrire. Il faut fermer les yeux pour lire le soleil, l'éditorial des racines, la page des décès. Appuyé sur un arbre, je dors debout comme un crayon. Je me réveille en allumette. Le berceau rejoint la tombe sous l'écorce des arbres. En regard de mes rides, la parole s'agite comme un hochet d'enfant. Mes images posent leurs lacets au pied de chaque chose. Sous les paupières du temps, la lumière reste jeune et s'amuse d'un rien. Chaque langue qui bouge est une femme en travail. Les mots naissent et renaissent. Même chaussé de racines, l'arbre n'empêche pas le voyage du vent. Un long fleuve d'oiseaux lui parle de la mer. J'écris avec le doigt du temps sur le sable des jours. La musique s'arpège sur le boulier du bruit.


Dans un jardin de pierres, les fleurs font de l'ombre. Si les choses ont une âme, les hommes en ont plusieurs qui ne s'accordent pas. Quand l'une fait de l'ombre, l'argent et les fusils font taire la bonté. Les banques et les églises raccourcissent la terre. Les dernières colombes se cachent pour voler. Je ne tiens pas debout sans souvenirs d'enfance. Ma patrie c'est ma mère pleurant dans le silence ou riant sur la plage. Ma patrie c'est la langue qu'elle m'apprit à parler. Je suis venu ici retrouver les oiseaux et caresser la pierre. Je suis venu ici faire chanter l'écorce.


Quand on vend l'eau qui est à tous, la source devient soif. Des hommes sont venus arpenter l'espérance. Je ne veux pas de leurs moulins à vent qui blessent le silence, de leurs mouchoirs pleins de sang sur une corde à linge. Tous les drapeaux sont des suaires. Sous le béton armé et les sources taries, je mêle ma salive à la souffrance de l'herbe. Le mot bonheur attend sa mère dans une phrase invisible. Le mot frère tend les bras. Le mot amour se perd dans les conjugaisons. La vérité ôte son masque dans les yeux des enfants. Je sais que la bonté existe encore mais elle se cache pour survivre.

 


Par la freniere - Publié dans : Prose
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Jeudi 2 juillet 2009

 

J'ai les yeux pleins d'abeilles
à regarder les fleurs
mais la ruche est minée
comme les déserts du monde.

Comment nommer les arbres
ou boire l'eau du ciel
quand les grains de l'espoir
se déplantent à mesure ?
Derrière le décor
des ombres nous font signe
et s'apprêtent à sauter.

On n'arrose plus d'amour
le cœur en pot
et les baisers s'étiolent
sous la poussière des choses.
Les yeux des poupées pleurent
sans savoir pourquoi.

Une maison de rires
laisse battre sa porte
comme une pluie glacée.
Il y a des crocs sous la caresse,
des gestes dont les poings
se terminent en fusil,
des enfants morts de peur,
de la poussière d'amiante
sur les cils des faons.

Dans l'abondance des choses
c'est la rareté qui manque.
Le trop plein n'est qu'un vide
où s'évapore l'âme.

À la lueur des balles
dans l'horizon qui meurt
j'écris en lettres verticales
les derniers mots d'amour.


septembre 2004

 

 

Par la freniere - Publié dans : Poésie
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Jeudi 2 juillet 2009

 

Dites 33, dit le docteur. Et pourquoi donc ? Le fait de prononcer des "t" et des "r" renseigne sur l'état de notre gorge. La poésie a-t-elle parfois mal à la gorge ? Le poète certainement, à déclamer dans les déserts ou à tenter, pauvre fou, de couvrir le vacarme permanent du monde. Mais si la voix s'épuise, la poésie est son miel, un miel intarissable. La poésie survivra à l'homme. Elle était là bien avant lui. La poésie ne craint pas le silence. Parfois même elle le préfère.    CG
 
Au fond, la poésie est une sorte de magie opérative. Ce n'est pas une science, mais un art, un faire initiatique, un pouvoir d'autotransformation sans que l'on puisse en identifier la source. Le poète n'en est pas le maître ou le démiurge. Il n'est que l'instrument ou le porte-parole du silence qui le hante. Il est habité par ce qui le traverse et le dépasse. Le poète, disait Jean Carteret, est l'homme le plus troué du monde. Michel Camus (in Transpoétique. La main cachée entre poésie et science)
 

 

AU SOMMAIRE
 
 Délit de sauvegarde : Rita Mestokosho (Ekuanitshit, Québec), poétesse Innue, sa voix, son combat pour la protection du territoire et de la culture Innus.
 
Délit de poésie : Ile Eniger (Alpes Maritimes), Saint-John Kauss (Québec)
 
Délit récidiviste : Cathy Garcia (Lot) présente Trans(e)création, nouveau recueil à paraître aux ed. Dlc
 
Délit d'éducation : Jean-Marc Couvé (Seine Maritime), livre le Journal d'un stit. 
 
Délits d'(in)citations, tout petits cristaux scintillants dans l'obscurité.
En fin de revue, un bulletin de complicité ne demande qu'à s'envoler.
 
Illustrateur invité : Valéry Jamin (Lot) - valery.jamin@wanadoo.fr
Né le 4 avril 1970 « Plasticien sans matières plastiques, sculpteur sans statues et artiste sans formation -et sans statut-, j'aime travailler les matériaux naturels et vivants, terre, pierre, bois, et les mots des humains. Pour composer les illustrations de ce numéro 33, je me suis assis au bord de la Dordogne à côté de laquelle j'habite et j'ai utilisé des galets, coquillages et végétaux se trouvant à portée de ma main. »

 
 Pour nous qui vivons de plus en plus entourés de masques et de schémas intellectuels, et qui étouffons dans la prison qu'ils élèvent autour de nous, le regard du poète est le bélier qui renverse ces murs et nous rend, ne serait-ce qu'un instant, le réel ;  et avec le réel, une chance de vie. Philippe Jaccottet
 
 Nouveaux Délits  - Juillet 2009  -  ISSN : 1761-6530  -  Dépôt légal : à parution  - Auto-impression sur papier recyclé-  Autodiffusion  Coupable responsable : Cathy Garcia - Létou - 46330 St Cirq-Lapopie  Illustrateur : Valéry Jamin - Correcteur : Michel Host   - http://larevuenouveauxdelits.hautetfort.com

 

Par la freniere - Publié dans : Parutions
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Jeudi 2 juillet 2009

 

5 bonnes raisons de s'opposer au Projet éolien de l'Érable

  1. Nous adhérons à un modèle d'exploitation régional ou coopératif grâce auquel la collectivité gère le vent et l'eau comme des biens collectifs et demeure maîtresse des décisions.  
  2. Nous ne voulons pas sacrifier le développement régional sur l'autel de la rentabilité immédiate tel que cela est actuellement proposé. Il faut plutôt s'appuyer sur une vision à long terme, dans une perspective de développement durable et viable.  
  3. Nous dénonçons le processus anti-démocratique dans lequel s'est fait ce projet; ventes sous pression et contrats secrets avec les propriétaires terriens, les municipalités et les MRC; désinformation de la population locale; sous-représentativité des résidants, des acteurs récréotouristiques et des microentreprises.  
  4. Le modèle actuel a un grand nombre de répercussions négatives importantes sur les résidants (problèmes de santé et de sécurité, dégradation du paysage, impact socioéconomique de la dévaluation foncière, impacts environnementaux, etc.) qui sont contraires à l'un des principes du développement durable, à savoir la préservation de la qualité de vie.  
  5. Les décisions que nous prenons aujourd'hui sont l'héritage que nous laissons à nos enfants.


consulter le site du rdda

 

Par la freniere - Publié dans : Glanures
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D'un mot l'autre

Parutions

à paraître en novembre 2009:

Un feu me hante, Les Éditions Art Le Sabord, Trois-Rivières
avec des illustrations de Lino



Aux éditions Chemins de plume:

L'Autre versant, 2006




















Parce que, 2007












Manquablement, 2009














pour commander:

au Québec:

Jean- Marc La Frenière – 344 rang 6 Saint-Ferdinand Québec G0N1N0

en France:

Ed.Chemins de Plume 156, Corniche des Oliviers-V 30 - 06000 Nice

 

autres publications:
Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

Photomaton, collectif, En Ligne Éditions, 2006

Scribulations 0-1, collectif, Éditions La Madolière, 2008

Scribulations 0-1, collectif, Éditions La Madolière, 2009

 

 

 

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