Overblog
Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Largué dans l'inconnu

Publié le par la freniere

Me voici, depuis toujours largué dans l'inconnu malgré le garde-fou du langage. Je suis tellement ailleurs, j'entends à peine crier ma propre chair, pleurer ma descendance. En vieillissant, je gambade moins avec mes jambes et plus avec mes mots. Toute blessure appelle une cicatrice et mes cahiers se couvrent de parole. À défaut de les voir, je prends mes enfants dans un texte. Je les berce entre deux phrases pour qu'ils retrouvent dans la mouvance des mots un peu du père absent. Je leur écris du fond de la nuit une lettre de neige pour transformer une statue d'ombre en phrases bien visibles. C'est une forme de présence. Je m'enlise dans les lettres mouvantes. Je cherche une étincelle. Je laisse l'encre brûler dans le bois des images. Le feu survit à la fluctuation des modes. Chaque paysage est en état de sollicitation perpétuelle. J'y laisse traîner mes sens. Je rapaille des lambeaux éparpillés de moi, des gouttes d'encre tombées du nid. Depuis le premier souffle, le cœur des mots se vide dans la matière informe. La phrase tend sa main au-dessus des abîmes. Je parle des oiseaux et leurs ailes en delta, des arbres et leurs bottines aux racines bien lacées, des nuages de pluie déchirant leurs habits, de l'eau et de son ventre ouvert, de la mer et des perles dans l’huître. Le rêve vient coller au réel des choses, la transparence à la noirceur du monde. Le stylo se fait style, stylet du tatoueur sur la peau du néant. J'escalade les phrases avant d'y retomber entre le ferme et le solide.

 

Au lieu d'aimer, aurais-je passé ma vie à déchiffrer ma pierre tombale, aurais-je mangé l'arête et délaissé la chair, aurais-je confondu la vie et son récit? N'y a-t-il pas de la fiction partout, des ficelles à nouer, des énigmes à résoudre? Toute écriture est apocryphe. La vie commence dans la douleur et se poursuit en chemin de croix. Je cherche un peu d'espoir. J'écris comme on se maquille pour un aveugle. Je puise ma fidélité dans les jours à venir. Je largue la lumière dans la matière inerte. Tant de traces effacées, tant d'étincelles éteintes n'empêchent pas l'espoir. Chaque objet va rejoindre son mot. Un crayon greffé sur une main recompose la chair. J'écris dans l'impossible, dans le lointain ou dans le proche, de la chute à l'envol tel Icare entêté se recousant des ailes.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

Partager cet article

Ils ont dit

Publié le par la freniere

Aucune partie du monde ne me semble médiocre, aucune cellule animale ou végétale ne me semble indigne de l’art. Au point de vue vital, une fleur qui fleurit, c’est aussi beau et mystérieux qu’un Bergson qui pense. La matière est une, et je tâche de trouver les harmonies nécessaires, les justes correspondances, entre un grain de sable et un cœur de femme. 
 

Joseph Delteil

Publié dans Ils ont dit

Partager cet article

Recommencements

Publié le par la freniere

Publié dans Poésie à écouter

Partager cet article

Ils ont dit

Publié le par la freniere

L’animal a raison qui sait tuer pour vivre…
Les animaux sont purs, ils n’ont pas inventé la morale au rabais, les forces de police
ni la peur du néant, ni le Bon Dieu chez soi,
ni l’argent ni l’envie
ni l’atroce manie de rendre la justice.

Bernard Dimey

Publié dans Ils ont dit

Partager cet article

Ils ont dit

Publié le par la freniere

La poésie qui triomphe aujourd'hui est emmerdante 

Michel Onfray

Publié dans Ils ont dit

Partager cet article

Comme les fauves

Publié le par la freniere

Comme les fauves rêvent d’abord la savane, il nous fallait rêver l’amour. Là-bas, vers des Caraïbes d’enfance, un village cuit sur sa chaufferette. L’église aïeule prie dans ses jupes de briques. Le temps est venu que je te dise les mots éternellement neufs de l’amour.
L’aube entre dans la comporte du puits. Des andains vont donner répliques à la chenille processionnaire. Le pain des rêves nous fait vivre, mais la huche attend. Je te ferai du pain avec les mots du laitier.
Quand la vigne saura trotter sous ses petits fantômes d’arbres, la nouvelle dégringolera d’une clarté. La veste au dos de la chaise s’emplira de muscles et d’idées. Les doigts fourmilleront de futurs gestes. Depuis longtemps, au seuil du jour, les prés, par leurs coquelicots, t’embrassent à l’universel.
 
Simon Brest
 

Publié dans Poésie du monde

Partager cet article

Hinterland

Publié le par la freniere

Après l’assassinat des villes en dépotoirs publics

vient celui des campagnes en sites touristiques.

Les oiseaux s'enlisent sur une mer de mazout.

Les phares des autos font des trous dans le réel

où se perdent les routes.

L'autre meurt devant nous,

nous mourons devant l'autre

dans la macabre panoplie des mutants et des spectres.

Chaque matin nous recrée

pollen guenille ou peau entre les dents des loups.

Seul esseulé solitaire, je suis l'enfant de la balle

qui cherche ses racines dans les arpents du rêve

que le hasard lui lègue.

Je suis l'arbre qui pousse étranger à ses branches

dans le ciel encore vert où se noie la mémoire.

J'avance les yeux tournés vers d'autres galaxies.

 

Dans le gigantesque hinterland étranglé de prozac,

de matricules, de normes nous ne survivons guère

que par un infime tremblement à l'orée du silence.

Entre les massacres à coups de pioche,

les mines, les seringues, le vol de l'identité

ou le viol de l'intimité

il y a mille manières de nier le voisin,

l'autre, l'étranger ou le frère trop rebelle.

Entre la bêtise et le révolte

je garde le savoir des durées souterraines.

Je revendique le va et vient du coeur

en route vers l'impossible.

 

Dans cette course perdue d'avance

j'attendrai l'improbable.

Même si je fus longtemps

à la remorque des boissons réchauffant l'amertume,

remplaçant le baiser par une gueule de bois

je reste trop amoureux

pour être du côté des honnêtes gens.

Devant l'exécrable cortège

des snobs et des mutilés du travail

il y a loin de la coupe aux lèvres.

Bâtard d'un siècle qui ne m'amuse plus

c'est pour m'éloigner du no man's land socioculturel

que je vis à la campagne.

 

À force de multiplier les murs on étouffe à leur pied.

Esthète de la délinquance

je paie en monnaie de singe

lorsque je flirte avec le désespoir.

J'appartiens à la race douteuse des déclassés,

à celle sulfureuse qui allume la mèche.

Le temps passe dit-on

mais qui le voit trembler de métropole en nécropole.

J'avance dans la vie comme l'enfant qui accède

au ciel vertigineux des arbres.

Je fabrique des baisers pour saluer le printemps

et dire bonjour aux fruits qui dorment

encore dans le fond des bourgeons.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Poésie

Partager cet article

Aphorisme du jour

Publié le par la freniere

Certains passent leur vie à s'en faire un linceul.

 

Publié dans Aphorisme du jour

Partager cet article

En chamaille

Publié le par la freniere

J’avance si rempli de poèmes
que les étoiles se taisent.
Les ombres en chamaille
se disputent la neige.

 

Il y a comme un trou dans l’hiver,
des pans d’angoisse dans la lune
que fixent les hiboux.

 

Mon cœur serré dans ses guenilles
cherche un peu de lumière,
de chaleur et de paix.

Les arbres dans la cour
referment leur feuillage
pour ne pas ébruiter
le secret des oiseaux.


Jean-Marc La Frenière

Publié dans Poésie

Partager cet article

De syllabe en syllabe

Publié le par la freniere

De quel bleu parle-t-on quand on parle du ciel? Il y a tant de bleus, le bleu des ecchymoses et le bleu des enfants, le bleu de l'eau ou de la neige, le bleu de nuit, le bleu du blues, le bleu ostentatoire d'un drapeau, un bleu timide ou arrogant, le mince bleu de lune, le bleu des tasses en porcelaine, le bleu du feu ou de la glace. Le bleu de l'encre se dissout dans le bleu de la nuit. La route a la couleur de la terre et du ciel. Le temps bouge dans l'articulation des mots. Certaines voyelles dansent sur la langue. Elles vocalisent dans la gorge. Certaines phrases sont difficiles à digérer. Le mot pain s'émiette sur la page. Il récompense la faim ou la fine bouche. Le mot chaleur procure une sensation thermique. Le mot vin caresse le palais. Les images vocales rendent les choses intelligentes. Quand ils avancent en âge, même les mots les plus nus finissent par s'habiller, de poussière et de cendre, de souvenirs et de sang, de nuages et de voiles, de plumes et de plomb, de pleurs et d'émotion. Le froid préside au plaisir du chaud. Le papier jaunit. L'écorce ride. L'agencement des mots donne un sens à la langue. Les images donnent une forme à l'alphabet. Chacun a son propre parler et leur mélange constitue la langue.

 

Même si elles permettent de voler, les ailes d'un ange sont un fardeau de plus. La douleur et la joie complètent un paquet d'os et le rendent plus humain. À défaut d'un métier, je suis un éleveur de mots, des plus sauvages aux plus doux. La beauté de la fleur, celle du papillon, la queue du paon, permettent la perpétuation de l'espèce. Les traits de l'homme disparaissent dans son ombre. Il ne voit plus ses yeux. La mémoire de la mer est dans ses coquillages, ses sédiments et ses galets. Elle n'est pas dans les vagues ni même les marées. Les fleurs sont prémonitoires d'un fruit, les samares d'un arbre. Il faut des semaines, des mois, des années pour forger la personnalité de quelqu'un, une seule seconde pour un autre, un coup de cœur, un coup de poing. L'amour trop souvent est aussi précaire que sublime, aussi fragile qu'infini.

 

Ce n'est pas à l'école que j'ai appris à lire, mais dans les traces d'une haleine sur la vitre embuée, la broderie des pas sur la neige ou la terre, l'acupuncture des épines, la piqûre des ronces. J'ai oublié les baffes et les bévues, les leçons de chose, les cours de morale, la couleur des continents sur le globe du terrestre, le nom des rois et des empereurs, mais pas celui des Pieds Nickelés. Je me souviens des billes de verre, de mon cheval de bois, ma balle en caoutchouc rongée par un chien et la mare à barbottes où je pêchait matin. J'ai oublié le nom des capitales, les coups de strappe sur la main, les bums de cour d'école, mais je me remémore les voyages de Jules Verne. Je nourris mes méninges de nuages et d'azur, de syntaxe bancroche, des souches et de labours, de sources et de voyelles, de coquelicots d'enfance et de mots quotidiens. Je tisse mon sentier dans les champs labourés, la mousse des lichens, l'âpreté de la pierre.

 

La seule différence entre un livre d'heures, un album de souvenirs, un témoignage du passé, c'est le style. De cela qui n'est pas, il faut faire quelque chose, troquer le manque pour le plein. Chez les croyants ou les impies, la cartographie de l'âme se mêle à la géographie du corps. À peine prononce-ton des mots que des images surgissent. Quand on les couche par écrit, chaque page est un lutrin, un panier de chansons, une bouilloire d'idées. Le papier saturé d'encre est comme l'air où fermentent les odeurs, les papilles où fondent les saveurs, les pupilles émulsionnant les choses, les oreilles où glissent les sons de goulottes en conques musicales. Sourire dans le monde où nous vivons demande une sorte de courage. Il faudrait oublier la tête des enfants hantée de bruits de balle, leur petit sexe offert aux pédophiles de passage, leur jambe arrachée en sautant sur une mine, les hôpitaux et les écoles explosés par un drone. Il faut s'unir à la nature, repousser les vendeurs du temple et partager le pain. Il y a des mots qui s'éloignent des lois. Leur certitude est plus juste que les preuves. Je bivouaque dans l'imaginaire et l'analogie universelle. Mon calendrier n'est ni romain ni grégorien, c'est le froid de l'hiver, la chaleur de l'été, les nuances du printemps, les couleurs de l'automne.

 

J'avance mot à mot, syllabe par syllabe parmi les phrases misanthropes, les ceuses mises en tropes, les paragraphes stériles, les ceuses mis en cloque, les maux de tête, les mots du cœur. Il faut sans cesse que je revienne à la forêt, ce peuple d'arbres dressés avec les bras en l'air où le vent sémaphore. J'écris d'instinct, de mémoire et de cœur. Je ne présente pas mes mots pour les vendre, mais recevoir des invités. J'avance d'image en image, de métaphore en métaphore. J'importune le cerveau à grands coups de syllabes. De chaque paragraphe fuse la contention du monde. Entre les lignes, le silence prend son sens, le temps tempête ou se repose. Quelques syllabes agitent le monde silencieux des atomes. On peut toujours imaginer. Il y a une palette des odeurs, une palette des sons, une palette des sentiments, comme il y a chez le peintre une palette des couleurs. Le puzzle de l'homme se mêle au puzzle du monde, le puzzle du sol au puzzle des plantes.

 

Il faut rendre grâce aux fleurs et aux nuages, saluer la fraîcheur du matin, accueillir le soleil. Les fleurs n'ont pas d'yeux pour se voir si belles. Je remercie la main qui m'a fait naître, le ventre de ma mère, le sexe de mon père. Ma vie s'éloigne dans l'ombre de la mort. J'ai posé des questions sans avoir de réponse. Ce qui se brise en nous se reconstruit plus fort. La terre la plus humble donne quand même des fleurs ostentatoires. Il y a de l'excès dans la croissance des herbes folles. L’insaisissable prend forme dans le mariage des mots. Le cri des corneilles perce la matière de l'air. Il y a plus qu'un mot dans un mot.. Il y a plus que ce qu'il désigne. Il y a ce qu'il désire. Il y a de la pensée dedans, des images, des visages, des organes invisibles. Les traces de l'homme sur le sable, des vagues sur la mer, sont comme ceux des oiseaux sur le ciel. Les crocs des mots claquent sur l'os du silence. La peau de l'air unit ou sépare les hommes. Il faut passer par le silence pour ne pas mentir, par la misère pour ne pas trahir, par la révolte pour survivre. Peu importe le temps, il y toujours des graines qui persistent à fleurir. La vie circule malgré tout.

 

Au coucher du soleil, le lac devient rose comme un feu qui s'éteint. Un arbre surplombe la croix sur la colline d'en face. Les fleurs ferment les yeux. Quel secret cachent les feuilles qu'on ne voyait pas l'hiver quand les bras nus des arbres ne montrait rien de plus? Je ne quitterai pas ma cabane d'oiseau, mon tipi de rêves, ma caverne à mots. Les Appalaches dorment dans le bleu du sommeil. Elles s'étirent de St-Fer aux White Mountains. Les pins se mêlent à d'autre arbres, les racines à la terre. Si toutes les espèces sortaient d'une graine commune, nous serions frères et sœurs des oiseaux, des nuages, des bêtes. Je n'aime pas les phrases trop belles où l'absence d'un mot efface tous les autres. L'écriture n'a pas à rendre compte du réel. Elle a partie liée avec l'imaginaire. Les heures sont les outils des jours, mais c'est l'homme qui les manie. Il doit les adapter à la neige, à la pluie, à l'orage, au soleil.

 

Les arbres les plus hauts restent liés au monde souterrain. Le présent nous relie aux paysages anciens. L'homme à force de se faire étranger à l'espace perd son âme. Même le corps se méfie de la tête. Trop de réel écrase la magie. Le vide et le plein, l'intime et le commun, le haut et le bas se complètent. Le feu et la glace, le fondamental et l'élémentaire, le proche et le lointain ne s'opposent pas. Une détresse d'enfant ne disparaît jamais. Elle devient une angoisse d'homme. Depuis quelque temps, j'écris avec une douleur au dos. Mes phrases sont comme une lumière blessée. Même sans vent, la chlorophylle fait respirer les plantes. Dans l'amitié des forêts tout nous accueille, la mousse, les écorces, les fleurs, les champignons, la robe des arbres, l'odeur des sapins, même l'eau croupie dans les sillons boueux. Les longs bras d'écorce s'ouvrent vers le haut, les racines vers le bas, tenant le tronc en équilibre. Je sens autour de moi une présence amicale. Les autos qui passent participent d'un autre monde. Elles sont moins libres que les arbres et les rochers.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

Partager cet article